Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (20)

Rosarito Beach, Baja California © Hernán García Crespo/WikiCommons

Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Le mot de la fin

L’ultime haiku de Bashō me hante depuis toujours :

     Malade en voyage

     Mes rêves errent

     Par les champs desséchés

Mais non moins la réponse que, mourant, il fit à ses disciples qui lui avaient demandé un poème de mort.

Tous mes poèmes, leur aurait-il dit, sont des poèmes de mort.

Métaphorique

Sortant du mausolée, j’entends le bruit d’un hélicoptère de la police, son plus familier à la plupart des Angelenos que le chant d’oiseau. Je lève les yeux : une magnifique buse à queue rousse tourne dans le ciel.

Une instantanée

C’est une photo de ma mère et de mon grand-père prise en Baja California au milieu des années 1970. Ils sont debout l’un à côté de l’autre, souriants. Ma mère a son bras autour du cou de son père. Elle porte une longue robe d’été orange et lui son « uniforme » de vacances : short bleu, tee-shirt blanc, chapeau de paille à large bord. Le ciel est lumineux et sans nuage.

La photo date de l’époque où mes grand-parents avaient enfin pris leur retraite et commençaient à nous emmener chaque année en vacances dans une station balnéaire située à un kilomètre ou deux au sud d’Ensenada. On y passait deux semaines en famille : mes grand-parents, ma mère et son compagnon, mes frères et moi…

Je me demande pourquoi cette image me touche autant. Elle a pâli, n’est pas particulièrement nette, et semble avoir été prise à la volée. La pose nonchalante et l’absence de contexte lui confèrent cette qualité superficielle et éphémère qu’ont souvent les instantanées, signifiantes seulement pour ceux qui étaient là. Dont moi, dans ce cas. Serait-ce pour cela ?

Et puis il y a le fait évident que ma mère et mon grand-père sont tous deux disparus à jamais. La phrase de leur vie a reçu son point final, et le chapitre de la mienne auquel ils appartenaient est désormais clos. À 64 ans, je suis aujourd’hui plus âgé que ma mère ne l’était à l’époque (elle avait une quarantaine d’années), et sa jeunesse relative m’est d’autant plus poignante que des images ultérieures d’elle, y compris celle où elle est sur son lit de mort, sont beaucoup plus présentes dans mon esprit. Cette photo me rappelle la femme qu’elle était avant : encore jeune, souriante, radieuse dans toute sa beauté estivale, prise avec son père bien-aimé dans un moment de bonheur fugace avant qu’elle ne s’éloigne, le laissant reprendre sa canne à pêche tandis qu’elle partait pour d’autres activités, sereine dans la certitude inconsciente que des moments et des jours comme ceux-ci se répèteraient indéfiniment.

Or, ce moment capturé est passé, tout comme les années et les décennies suivantes, en un clin d’obturateur. Mon grand-père mourrait moins de 10 ans plus tard, et 40 ans après ma mère le rejoindrait dans la mort. Cet instantané leur a survécu à tous les deux, attendant patiemment dans la maison de ma mère pour que je la découvre. Aujourd’hui, elle a sa place sur mon étagère. Je me demande qui la trouvera après ma mort et quelle importance elle aura pour cette personne, si tant est qu’elle en ait du tout.

Oracles

Je suis séduit par l’acte d’interroger des oracles, même si je n’y ai jamais recours moi-même. Consulter le tarot pour avoir la réponse à une question qui nous ronge, tirer une carte des Oblique Strategies pour se débloquer et agir en conséquence, construire au hasard un hexagramme pour l’interpréter à l’aide du Yi Jing – ces actions me parlent / me tentent / m’inspirent, mais cet attrait ne se transforme pas pour autant en action ; cela reste un intérêt purement intellectuel pour moi.

Cela dit, j’adore prendre un volume des œuvres complètes de Barthes ou de la collection Documents of Contemporary Art, les chroniques de Lispector ou le recueil d’essais No leer de Zambra, l’ouvrir plus ou moins au hasard et en lire quelques pages pour esquisser la région mentale de ma journée / former une optique par laquelle considérer ce qui se présente à moi / me donner matière à réflexion et orienter ma pensée. Je suppose que la différence en est que je ne cherche ni réponse, ni solution, ni explication, mais une idée, une perception, une écriture.

Conseils de vie, glanés sur Internet

  • aspergez votre lit d’alcool avant de vous coucher
  • buvez une gorgée d’huile d’olive la nuit
  • cachez un savon sous vos draps
  • couvrez votre rétroviseur d’un sac en plastique
  • enveloppez les clés de votre voiture dans du papier alu lorsque vous êtes seul.e la nuit
  • enveloppez vos poignées de porte de papier alu
  • éparpillez des morceaux de savon dans la cour de votre maison
  • éparpillez des charbons dans chaque pièce de votre maison
  • gardez une attache à pain en plastique dans votre portefeuille
  • gardez un sachet de thé dans votre voiture
  • glissez une bille dans votre beurre de cacahuète
  • mélangez du dentifrice et de la bière
  • mélangez de la vaseline et du dentifrice
  • mettez un élastique sur les poignées de porte lorsque vous êtes seul.e à la maison
  • mettez du sel dans votre liquide vaisselle
  • placez des bananes dans votre jardin
  • versez du liquide vaisselle dans les toilettes

En attendant

J’ai souvent l’impression d’être en état d’attente, de ne faire ce que je fais à un moment donné que pour passer le temps jusqu’à ce que ce qui doit arriver arrive.

C’est un drôle de sentiment que de vivre ainsi dans l’entre-temps, surtout que je n’ai vraiment aucune idée de ce qui est censé advenir, si ce n’est qu’il doit sûrement être plus important que ce que je fais à présent.