Cinéma, terre de contraste ! Une ville surpeuplée de gens seuls, des lumières artificielles qui aveuglent plus qu’elles n’éclairent, une société patriarcale où les hommes sont absents, une ouverture presque documentaire qui nous montre une vision réaliste de Mumbai où les âmes se perdent qui se mue en voyage initiatique passant du réalisme à l’onirisme, l’obscurité d’un village perdu où les êtres se retrouvent.
Dans un paysage cinématographique où la condition de la femme est (enfin ! pourrait-on dire) depuis quelques années un des thèmes les plus abordés par les cinéastes, c’est avec intérêt que l’on attendait des nouvelles du cinéma indien, pays où les femmes restent encore souvent des citoyennes de seconde zone. Après le très bon Santosh de Sandhya Suri, voilà avec All we imagine as light le grand film que l’on attendait, sur le fond comme sur la forme. Grand film car, il faut le rappeler, un grand sujet ne suffit pas à faire un très bon film, ça peut même souvent finir en Guediguianerie affligeante. Il faut donc aller voir le film de Payal Kapadia, non pour son sujet mais d’abord pour sa valeur.
Au-delà de la « sororité » au centre du film, l’œuvre est aussi un portrait d’une Inde en pleine mutation, à la croisée des chemins entre la modernité et les traditions, ici abordées de façon paradoxale : les personnages semblent ployer sous le poids des usages au cœur des lumières de la mégapole et pourraient trouver leur liberté dans un village perdu de la campagne indienne. Divisé en deux parties et (comme le suggère le titre) dont la lumière est le motif central, le film est donc basé sur l’idée de contrastes, entre lumière et obscurité, entre modernité et traditions donc, entre réalisme et fantastique aussi. L’œuvre insaisissable, portée par une mise en scène recherchée d’une infinie subtilité, transporte le spectateur, le perd dans les rues de Mumbai comme dans l’esprit des héroïnes.
Le film suit trois femmes – deux infirmières et une cuisinière travaillant dans le même hôpital : Prahba, femme responsable, mariée à un homme qu’elle connaissait à peine et dont elle est sans nouvelles depuis le départ vers l’Allemagne ; Anu sa jeune collègue, qui vit en secret un amour avec un musulman ; et Parvaty, sur le point d’être expulsée de son logement. Chacune doit vivre dans l’ombre d’un homme que l’on ne verra jamais. Prahba attend vainement des nouvelles de son mari qui semble l’avoir abandonnée. Anu doit cacher son amour trans-religieux à son père car une bouddhiste ne saurait épouser un musulman dans cette Inde au bord des conflits religieux. Quant à Parvaty, elle n’existe pas aux yeux de l’administration, car son mari décédé n’a jamais effectué les démarches qui permettraient à sa femme de bénéficier de ses droits. L’Inde en pleine mutation, la modernité est un trompe-l’œil : la ville tout entière est sous l’emprise des traditions séculières.

Le film souligne ainsi l’absurdité d’un système patriarcal où les femmes n’existent qu’à travers le père ou le mari, quand bien même ceux-ci seraient absent. Le seul signe de vie de la femme abandonnée est ainsi… un rice cooker, objet ménager, cadeau incongru dans cette situation et relativement encombrant. Cadeau d’adieu ? Erreur ? Signe de vie ? Il devient le symbole du mari disparu, du lien qui les unit d’où est absent toute forme de romantisme, et qui rappelle à la femme son mariage. Un signe qui lui interdit aussi de reconstruire sa vie. Mumbai est ainsi peuplé de fantômes de maris ou d’un père qui hantent les nuits des femmes qui vont donc chercher une lueur pour se rassurer. Dans cette ville surpeuplée, le cadre reste souvent resserré sur les trois femmes, isolées du reste du monde grouillant, sentiment renforcé par l’utilisation d’une voix off dont le ton contraste avec le bruit des klaxons, des voitures, des conversations. La mise en scène joue du contraste entre un cadre serré (une ville gigantesque en partie hors champs) et le son avec lequel on devine qu’il s’agit d’une mégapole surpeuplée où des millions de gens sont seuls. Le conflit religieux larvé qui empêche les mariages entre personnes de religions différentes sont une autre preuve d’une ville monde qui rassemble toutes les communautés mais où elles vivent séparées, à l’instar donc de chaque habitant. Par la grâce de sa mise en scène, nous ne sommes pas les simples témoins de ces injustices, nous les ressentons, chaque plan nous fait éprouver ce que vivent ces femmes, le talent des trois actrices fait le reste, toutes parfaites et surtout parfaitement complémentaires (Prabha la raisonnable qui se révoltera, Anu plus insouciante mais pas plus libre, Parvaty qui semble elle totalement résignée).
Le sort des hommes semblent d’ailleurs peu enviable et ce que nous montre Kapadian, au-delà de la critique du patriarcat, c’est le peuple entier qui souffre d’un système antédiluvien : obligés de quitter leur terre pour trouver du travail dans un pays lointain, impossibilité de vivre son amour au nom de préceptes religieux imbéciles ou du jugement moral des collègues. Dans le film, les hommes sont malheureux, disparus ou morts. D’eux, il ne reste rien, si ce n’est… un Rice cooker qui apparait à la femme comme le monolithe de 2001 Odyssée de l’espace apparaissait à l’Humanité. Un machin dont on ne sait pas trop quoi faire, mais qui, étrangement, amènera une renaissance, une évolution. Un appareil ménager comme un bilan d’un amour inexistant, le cadeau absurde venant tout droit de l’Eldorado, le programme d’une vie à venir : la cuisine. Le signal d’un départ nécessaire.

All imagine as light est le récit d’un refus, d’une fuite. Fuir une vie sans perspective donc, mais aussi fuir Mumbai. La ville est filmée entièrement de nuit, peu de plans généraux ou d’expositions, la ville la nuit est filmée à travers les trois héroïnes, à travers ses habitants. La ville c’est d’abord son peuple, toujours en mouvement (multiplication des plans montrant les gens en transport), la grandeur de la ville le justifie, les gens passent leur vie en transit entre leur logement, précaire, et leur travail, précaire. La seule certitude de cette ville est le mouvement permanent, à l’image de l’hôpital où travaillent les trois protagonistes : les gens ne font que passer, personne ne semble pouvoir s’arrêter, personne ne semble non plus parfaitement heureux. En voix off, nous entendons un passant s’écrier qu’il vit depuis des années à Mumbai et que pourtant il « ne se sent pas d’ici ». Malades à l’hôpital, population en mouvement perpétuel, maris partis, femmes obligées de quitter leur foyer, famille impossible à construire, Mumbai est la ville de l’incertitude, une divinité sans visage qui s’appuyant sur le communautarisme, une administration kafkaïenne, bruit des smartphones ou les lumières de la ville finit par broyer ses « fidèles ».
Payal Kapadian orchestre avec maestria tous ces thèmes qui ne submergent jamais le destin intimiste des trois personnages principaux. Ainsi, de la chronique sociale qui ouvre le film elle arrive, par le cadre et surtout l’utilisation de la lumière, à tirer des visions poétiques, presque fantastique dans cette nuit qui n’en finit pas. La séquence d’ouverture annonce ce que sera le film : beau et surprenant. Les images de Mumbai se succèdent, dans un style très documentaire avant qu’au détour d’un travelling qui découvrait la ville, la caméra s’arrête sur son héroïne principale. Prabha, baignant dans la lumière qui fait basculer le documentaire vers un film d’une beauté troublante. Dans un cinéma indien qui aime parfois se complaire dans l’excès et les codes du film de genre, le coté inclassable du film séduit vite.
La multiplicité des sources lumineuses donne au film une esthétique singulière : smartphones, feux d’artifices, néons des commerces qui semblent ne jamais fermer, le contraste (encore) et violent entre la nuit et les lumières violentes qui paraissent presque agresser les habitants et leur interdire toute espoir de repos, de pause, de réflexion sur leur existence. La métaphore émerge, chacune possédant son téléphone portable, sa source de lumière. Toutes possèdent ainsi sa propre lumière, noyée dans le déluge polychrome de la cité et qui nécessite l’obscurité, la quiétude, le silence du village natal de l’héroïne. Le silence donc est d’autant plus retentissant que le bruit de Mumbai était envahissant. Le son est donc aussi travaillé que l’image et le film aurait pu s’appeler « All we imagine as sound ». Dans la première partie du film donc le son agresse, mixant les bruits de circulation, les cris, les discussions avant qu’ils se fassent plus rares, il faut tendre l’oreille pour distinguer une conversation, le bruit de la nature qui enveloppe les personnages, presque une protection, un soulagement au moins. All imagine as light nous rappelle alors la différence entre le bruit et le son…
Les trois protagonistes semblent autant fuir leur condition que le bruit et les lumières artificielles qui matérialisent leurs bonheurs illusoires. La deuxième partie du film, plus poétique et qui flirtera même avec le registre fantastique. Les lumières artificielles cèdent la place à des éclairages naturelles où les êtres deviennent presque des silhouettes, jusqu’à l’apparition fantomatique d’un
naufragé qui permet à la réalisatrice de faire basculer le film dans l’imaginaire. Rencontre rêvée ? Le montage heurté de la première partie du film devient fluide au fur et à mesure que les héroïnes semblent presque absorbées par le village, on songerait presque à La montagne magique de Thomas Mann, le bout du monde devient un havre où l’on peut fuir la réalité et où la frontière entre réalité et le songe s’efface. Dans ce monde la sororité est possible, elle est littéralement la matérialisation de la lumière au milieu de la nuit noire. Ainsi la folie et l’impression d’urgence permanente que laisse Mumbai cède devant un monde tout aussi incertain, mais plus serein, plus calme. La lumière n’agresse plus les trois femmes, la nature triomphe. Nous sommes passés si ce n’est de l’enfer, au moins du purgatoire à un étrange paradis, l’ataraxie. Insistons : le montage, la photo, la maitrise totale de la réalisatrice permet de passer d’un monde à l’autre sans que l’on n’ait l’impression de voir deux films, rarement chronique réaliste et poésie se sont mêlés avec autant de grâce et d’harmonie.
Une histoire de femmes, une histoire de fantômes, All we imagine as light débute comme une œuvre de Rossellini avant de nous rappeler Apichatpong Weerasethakul, deux références à qui Payal Kapadia pourrait tenir le menton sans sourciller. Venant du documentaire, Payal Kapadia réalise ici son premier film de fiction, coup de maître(sse), si l’aspect documentaire est effectivement réussi, le film dépasse le genre réaliste pour devenir une œuvre singulière, politique, qui transcende les genres avec talent. Immanquable… Eblouissant !
All we imagine as light – Un film écrit et réalisé par Payal Kapadia – Directeur de la photographie : Ranabir Das – Montage : Jeanne Sarfati, Clément Pinteaux – Musique : Topshe – Son : Romain Ozanne, Benjamin Silvestre , Olivier Voisin Avec : Kani Kusruti, Divya Prabha, Chnaya Kadam, Hridu Haroon, Azes Nedumangad . crédits photos © Luxbox.
