Dämon d’Angélica Liddell : et si la vie était ce cauchemar ?

© Luca del Pia

Dans la salle prestigieuse de l’Odéon, tout est rouge. Du velours des fauteuils que rehaussent les dorures des cadres, à la scène, écarlate du sol aux rideaux, vides et déjà sanglante, alors que la cérémonie forcement sacrificatoire, n’a pas encore commencé. C’est Angélica Liddell qui ouvre la saison, avec Dämon, une pièce dont le titre forme avec le prénom de sa créatrice l’oxymore qui guide son parcours. Ange et démon, la prêtresse nue le sera tour à tour, selon qu’elle harangue le public dans une chemise blanche largement ouverte sur son anatomie ou qu’elle chuchote à l’oreille de l’artiste mort dans un manteau noir de veuve ténébreuse et inconsolée.

Au début pourtant, la scène rouge est vide d’humains, occupée d’un côté par une rangée de fauteuils roulants métalliques faisant face à un seul de ces fauteuils. En fond de scène, un nécessaire de toilette en fer blanc : fond baptismal portatif, matériel d’hygiène pour clinique sanglante, toilette d’urgence pour Ehpad ambulant ? Tout est déjà là ou presque dans ce simple appareil qui annonce les principales lignes de force du spectacle : Dämon nous parlera de la mort, pas forcement de ce qui vient après (car on ne sait pas ce que c’est) mais plutôt de ce qui est avant, et qui est souvent déjà la mort… Car nul ne sait vraiment vivre, on n’ose pas vivre et il faut avoir pitié des pauvres vivants que nous ne parvenons pas à être.

C’est en tous cas le propos que va partager avec nous une Angélica Liddell très généreuse de sa présence sur scène : son corps bien sûr, offert à notre vue jusque dans ses replis intimes, mais aussi sa voix, ses peurs, ses obsessions, ses colères, ses coups de gueule et même ses blagues… Mêlant comme à son habitude le sacré et le trivial, elle nous baptise de ses eaux sales avant de se lancer dans une fresque horrifique, qui pourrait être une vanité agitée et logorrhéique tournant en rond autour de ce mystère poignant : Qu’est-ce que la mort ? Où et quand commence-t-elle ? Et donc, qu’est-ce que la vie ? La vivons-nous vraiment ?

© Luca del Pia

Le questionnement redondant est sincère et excessif, profondément incarné par la performeuse qui a vieilli avec nous, et puise ses réflexions aux racines de ses angoisses. Adressé frontalement à un public aimanté, le propos paraît remarquablement plus explicite que dans les précédents spectacles dans lesquels les tableaux énigmatiques se succédaient à grand renforts d’objets, animaux et références plus ou moins cryptées. Ici peu de décorum : ce sont les corps qui font les tableaux : celui d’Angélica bien sûr, que le public habitué reconnaît et sur lequel il peut lire le passage du temps, leitmotiv du spectacle et ici proposé comme une expérience de spectateur. Angélica donne d’abord son corps aux regards, pour une toilette dérangeante, telle qu’en vivent quotidiennement les pensionnaires des maisons de retraite, lavés par d’autres, en deçà de toute dignité élémentaire.

Après cette entrée dans la matière, les corps nombreux peuplent de leur diversité la deuxième partie du spectacle : des personnes âgées en pyjama pastel s’attroupent derrière les fauteuils roulants, quelques-uns nous offrent même leur corps nus, naturels et émouvants, tandis que les corps athlétiques de jeunes gens élégants laissent parfois surgir de leurs costumes soignés des parties plus grotesques de leur anatomie. Point d’orgue esthétique du spectacle, les corps nus et sublimes de jeunes filles idéales défilent devant les vieillards pastels en une rencontre improbable et saisissante qui raccourcit le passage du temps et fait se superposer spectaculairement les âges de la vie. En contrepoints baroques, on croise les corps atypiques d’un aveugle et d’une personne de très petite taille, ouvrant le bal dans un tableau long et muet digne de Shining. Au cœur de ces chorégraphies se niche le corps d’un enfant, témoin aux yeux bandés de la tragédie de la vie dont il saura trop tard l’étendue ; et le corps absent d’Ingmar Bergman, représenté par son ultime réceptacle de sapin,  auquel est dédié le spectacle. La liturgie hispanique est finalement remplacée par un requiem suédois violemment parasité par les bruits du monde et de sa violence : sirène d’alarme, explosions de la guerre, génériques des dessins animés… Le blasphème a raison de tout, sauf de la vie qu’on continue malgré tout.

Au final, Bach est télescopé par les Pet Shop Boys : et la joie réclamée éclate pour un salut exultant au son de « Its a sin ».  Angelica rayonnante en robe rouge, insuffle à tous les comédiens la vitalité de sa force créatrice et la grande humanité qu’elle a pendant deux heures partagée avec un public ému et enthousiaste ce dimanche dans la salle rougie de l’Odéon !

Dämon, El funeral de Bergman, un spectacle d’Angélica Liddell, en espagnol, français, suédois, surtitré en français, durée 2 heures, Odéon, du 26 septembre au 6 octobre, avec Ahimsa, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Electra Hallman, Elin Klinga, Angélica Liddell, Borja López, Tina Pour-Davoy, Sindo Puche, Daniel Richard, Nemanja Stojanovic et la participation d’Erika Hagberg, David Abad — Toutes les informations ici