Léon Pradeau : Heureusement que je suis là (vaisseau instantané / instant shipping)

Tout est déjà brouillé lorsque je m’empare de vaisseau instantané, aussi nommé instant shipping, petit livre-carte de Léon Pradeau, paru juste avant l’été.

Si l’on me promet dès la couverture une réception quasi immédiate (à l’instar de ces colis à peine commandés et déjà reçus), je comprends très rapidement que la réception sera quelque peu compliquée, n’en déplaise à la carte glissée à mi-parcours du livre qui semble moins m’indiquer une feuille de route que de multiples entrées.

Comment donc m’introduire dans ce livre qui progresse vers l’espace à grande vitesse, livre-vaisseau qui multiplie ses données – le livre compte en effet deux titres, deux sens de lectures, deux langues ? Comment rejoindre le voyage, ou la préparation au voyage promise (« enfile ton harnais ») ? Je m’y engouffre par ce terme « shipping » : l’expédition, mot-liaison qui évoque tour à tour les transmissions spatiales – immenses et presque intangibles – et celles terrestres, beaucoup plus petites, beaucoup plus concrètes, allant de l’expédition d’un colis au voyage entrepris pour raisons scientifiques. Mais cette direction, ou plutôt cette action annoncée par le livre, est déjà une perte de repère : il est en effet difficile de savoir si l’espace dans lequel on se glisse est celui du ciel ou d’un web virtuel, si l’on est objet ou sujet de l’expédition, colis ou commanditaire, embarcation ou embarqué :

milliers de petits paquets
de nous
expédiés instantanément
et qui donc nous propulse
brûlant quel carburant

Ce n’est donc peut-être pas tant le chemin qui se perd, à l’entrée du livre, qu’un certain chemin vers soi : la délimitation du soi est comme sans cesse mise en péril par les expéditions rapides, mécaniques (c’est aussi cela expédier), morcelées dans lesquelles ce « soi » est pris. Dans cet espace immense qui se fait le cadre de ce voyage, le vide spatial laisse peu à peu place à un vide intime, personnel, jusqu’à douter de sa propre consistance, de ses propres contours :

je passais des heures sur l’écran de
contrôle, pour y manifester quelque
chose de réel / quelque chose de
moi-même sur l’écran de contrôle

Il y a alors comme une inversion entre le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur : si le soi se vide peu à peu, (s’abandonne ?), ce qui l’entoure est quant à lui intensément présent, productif et producteur. Accumulation, renouvellement et efficacité semblent être les maitres-mots de cet espace de tous les espaces, jusqu’à déborder sur ce qui justement était propre à soi. L’innovation technique – qui se fait presque illisible, à mesure qu’un certain jargon informatique contamine le texte, faisant de ces machines de nouvelles puissances inconnues – devient paradoxalement la plus à même de nous connaître. C’est cette technologie qui à la fois floute et définit :

tout est ok ici tu peux      continuer
tranquillement à exister
fully monitored, patches
sur les tempes
servent à reconnaître comment
ton corps bouge & comment
tu respires (motion captured)-

À ma lecture, j’oscille alors entre ces deux mouvements : d’un côté, le rythme effréné et court de la surinformation environnante, que l’on devine rattachée à une certaine ère capitalisée, et de l’autre une progressive disparition du soi, comme un abandon à l’intérieur de cette course, un ralentissement qui libère de l’espace et du vide, et dans lequel je me laisse, moi aussi, presque agréablement porter. Il y a comme un soulagement alors dans ce rythme plus lent, dans cette distance qui semble annuler tout risque d’interaction, de collision, invitant à la fin des rapports (« c’est une façon plus facile de vivre / l’amitié et la distance »). Cette prise en charge (consentie ou non-consentie) décharge justement de ce qui encombre : des tentatives de définition du soi, entendu comme peut-être un « immobile », quelque chose qui reste et qui s’inscrit dans un monde où le mouvement est constituant.

L’air de rien, ce vers pourrait alors être pris comme un indice, une invitation à s’intéresser à ces « images fixes » qui habitent, comme en négatif, le texte. J’en retiens une en particulier, qui se trouve en son cœur : une figure de grand-mère, celle du poète, qui parle et qui dit « Heureusement que je suis là » et au poète de répondre à son tour « heureusement que je suis là ». Dans ces prémisses de dialogue, on peut lire, je crois, une tentative de réponse à cette question de l’existence du soi qui imprègne le livre. Loin du reflet parfait proposé par l’ordinateur, ce sont ici deux personnes qui parlent et qui, ce faisant, confirment leurs existences l’une pour l’autre, comme deux images fixes, la sortie d’une solitude. Cet échange est alors d’un tout autre genre que ceux précédemment cités, expéditions mercantiles et mouvantes. Il y a dans cette adresse d’une grand-mère à son petit-fils quelque chose de profondément sensible, quelque chose de l’ordre du don – le don d’un savoir, d’un temps et d’un espace, elle qui justement invite au « contenu » plutôt qu’au « continu », à l’arrêt plutôt qu’à l’écoulement. Dans ces suspensions-là, se lisent des manières de trouver racine, vers soi et vers l’autre. Et je lis ce livre comme une réponse à ce qui justement a été donné, en témoigne peut-être la dédicace qui ouvre celui-ci : « pour ma grand-mère », c’est sur ce mot « pour » que débute, pour moi, le mouvement du poème.

Léon Pradeau, vaisseau instantané / instant shipping, éditions les murmurations, 2024, 58 pages, 9€.