La migration des plantes : une odyssée kaléidoscopique et planétaire

Détail de la couverture de La migration des plantes, Manuella éditions

Que ce soit dans les médias, à l’université ou dans les rayons des pépinières, l’intérêt pour les plantes va grandissant. Néanmoins la plupart des personnes les envisagent encore comme enracinées et fixes, tandis qu’on le sait à présent, les végétaux développent des stratégies de coévolution afin de rester mobiles et d’ensemencer le monde. Quels sont leurs différents modes de migration ? Qui sont les championnes du vagabondage ? En quoi la colonisation a-t-elle été un accélérateur de déplacements ? Entre domestication et liberté, qu’est-ce que les histoires de migration révèlent sur les peuples ? À travers vingt textes, l’ouvrage paru aux éditions Manuella en février 2024 réunit des penseurs émérites pour essaimer les réflexions et déboulonner nos préjugés sur les plantes invasives et les déplacements des végétaux.

Plantes invasives versus plantes locales

En choisissant le terme « migration » dans le titre de leur ouvrage, Marion Grange et Bronwyn Louw assument l’utilisation d’un concept généralement associé aux humains ou aux animaux pour traduire un phénomène végétal. En effet, l’ouvrage analyse notamment le discours sur les plantes, la manière dont elles sont nommées, leur histoire commune avec l’être humain, mais aussi comment leur croissance est gérée, afin de décrypter les enjeux de la mobilité végétale à une échelle planétaire.

Selon les auteurs, l’usage de termes comme « plantes invasives » ou « locales » témoignent des peurs et hantises du XIXe siècle à l’instar de certains films populaires au moment de leur sortie en salle : le géant Godzilla reflétant les conséquences de la menace nucléaire sur les sociétés ou la figure de l’extraterrestre traduisant un effroi des origines de la vie dans l’univers. Au même titre, l’obsession pour les espèces dites locales versus les invasives agit comme un miroir botanique des obsessions contemporaines liées aux guerres et aux changements climatiques. Mais dans ces différents cas, c’est bien de la survivance de l’espèce humaine parue comme menacée dont il est question.

Par ce terme « migration », Marion Grange et Bronwyn Louw, chercheuses à l’EHESS, semblent affirmer un positionnement politique qui s’exprime sur deux plans. Tout d’abord, elles font résonner leur titre avec la conjoncture actuelle dans laquelle de nombreux peuples, sur fond de repli identitaire et de xénophobie, choisissent d’élire des partis nationalistes ou populistes. D’autre part, elles assument ici, par effet de rétroaction de notre intérêt pour les plantes, que ces dernières, malgré leur radicale altérité, ont plus à nous apprendre sur nous-mêmes que l’on pourrait le croire. 

Disséminer la lecture

Pour traduire ce mouvement de migration, le livre multiplie les angles d’approches et les formats hétéroclites tels que des textes scientifiques, des critiques, des entretiens, des poèmes, des enquêtes et des photographies. Sa structure, proche d’une forme de dissémination de la lecture et de la pensée, participe à la remise en question des perspectives traditionnelles du texte et de la notion de mobilité. L’ouvrage collectif constitue alors un tissu de paroles et nous situe sur un terrain interdisciplinaire, un lieu d’intersection où l’enjeu le plus important est la perturbation de nos tropismes. En effet, le concept de mobilité utilisée en géographie pour la migration humaine n’est pas adapté aux modes opératoires de la mobilité végétale. Pour mieux saisir ce changement de paradigme, ce recueil rassemble entre autres un paysagiste, des écrivains, des écologues, des philosophes, des artistes visuels, des géographes, une historienne de l’art et une poétesse, qui cherchent chacun, mais de manière différente, à reconsidérer les plantes comme des organismes mobiles et mobilisateurs.

Émouvantes migrations

Les plantes bougent sans cesse. Elles poussent, s’enracinent, puisent l’eau et les nutriments, sont bougées par le vent, s’agrippent au pelage et aux ailes des animaux, embarquent dans des conteneurs, se torsionnent vers le soleil. Dans cet ouvrage, il s’agit donc de comprendre toutes ces dynamiques : comment les plantes font monde notamment par l’attraction, en nouant des relations avec d’autres organismes vivants et avec les éléments, sol, air, eau, soleil. Et bien que plusieurs de leurs mouvements restent imperceptibles à l’œil humain, elles ne cessent de l’émouvoir. Aussi, comment d’une échelle individuelle et de l’observation de changements d’aspect microscopiques, peut-on passer à une pensée macro et globale du déplacement des végétaux, et faire ainsi évoluer les imaginaires de la mobilité végétale ?

Préfacé par Gilles Clément, l’ouvrage semble inspiré du concept de jardin planétaire et invite le lectorat à envisager la Terre comme un espace fini mais sans frontière. À travers l’étude des déplacements des plantes, les textes suggèrent également un changement de posture et de regard sur soi-même en tant qu’humain. Homo sapiens aurait-il peur d’être supplanté par les plantes invasives ? Craindrait-il la fascination que les fleurs exercent sur lui ? A-t-il peur de réaliser que les végétaux traversent sans cesse sa vie et que sans eux, il ne pourrait plus respirer ? Autant de questions que l’ouvrage tente d’aborder pour faire bouger les perspectives et les liens avec soi et les autres qu’humain.

Marion Grange, Bronwyn Louw (dir.), La migration des plantes, Manuella éditions, février 2024, 304 p., 23 €

Préface de Gilles Clément. Avec les contributions de Judith Bastie, Bastien Beaufort, Sacha Bourgeois-Gironde, Emanuele Coccia, Francesca Cozzolino, Eugénie Denarnaud, Matthieu Duperrex, Isaline Dupond Jacquemart, Claire Dutrait, Marine Fauché, Marion Grange, Ralph Samuel Grossmann, Jamie Herd, Sophie Krier, Bronwyn Louw, Marine Mane, Liliana Motta, Arnaud Orain, Jeanne Peylet-Frisch, Isabelle Rabault-Mazières, Bénédicte Ramade, Marianne Roussier du Lac, Zoë Skoulding, Jacques Tassin, Thierry Thévenin, Clément Verger. Postface de Jean-Marc Besse & Marielle Macé — Retrouvez le sommaire du livre sur Fabula

Un article en partenariat avec le Master Écopoétique et création d’Aix-Marseille Université