Le petit livre de Dany-Robert Dufour et Nicolas Postel pose une double question : D’où vient et où va le capitalisme ? Dufour commence par répondre à la première question, celle du capitalisme en tant qu’utopie, tandis que Postel poursuit en répondant à la seconde question, en quoi cette utopie mène à l’effondrement. In fine, face aux multiples interrogations, le duo d’auteurs entend proposer une alternative, pour un « penser autrement ».
Le postulat est une fable, La Fable des abeilles (Fable of the Bees), qu’écrivit au début du XVIIIe siècle l’économiste britannique Bernard Mandeville (1670-1733), dans laquelle il raconte ce qui meut réellement la « philosophie » du capitalisme. Mandeville n’a pas connu la même postérité qu’Adam Smith (1723-1790), mais selon Dufour et Postel, l’auteur des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, a lu La Fable des abeilles ou les Recherches sur l’origine de la vertu morale. L’idée principale, paradoxale, machiavélique, consiste à rappeler que la fin justifie les moyens, quand bien même nous devrions en passer par le pire pour aller vers le meilleur, ou que « du mal peut sortir le bien ».
Pour Mandeville, « les vices privés font la vertu publique » : il suffit par conséquent de ne plus réprimer les pulsions d’avidité ou de cupidité car en les laissant s’épanouir, on crée de la richesse qui profite certes avant tout à une minorité mais dont bénéficie indirectement la majorité selon la théorie du « ruissellement ». La « main invisible » d’Adam Smith que guide l’intérêt individuel en contribuant à la richesse et au bien commun serait en définitive une main pervertie. Comme il est de plus en plus difficile de recourir au « joug », cette forme moderne du capitalisme préfère la « ruse ». Une nouvelle religion se prosterne devant le « divin Marché » et s’apprête, avec le siècle des Lumières, à remplacer le christianisme : « Il faut confier son destin, commente Dufour, aux pires d’entre les hommes, ceux qui veulent toujours plus, quels que soient les moyens employés, car c’est la seule voie pour que la richesse s’accroisse et, de là, ruisselle sur le reste des hommes. »
À la lecture de ce petit ouvrage, un simple abrégé (ou bréviaire ?) à l’usage de ceux qui n’y entendent pas grand-chose à l’économie, notre malaise augmente lorsqu’on apprend que la thèse de Mandeville a été reprise par Friedrich von Hayek (1899-1992) qui créa en 1947 la « Société du Mont-Pèlerin » afin de refonder le capitalisme après la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci fut le chef de file de l’école de Chicago qui comptait notamment parmi ses membres Milton Friedman, l’auteur de The Social Responsibility of Business Is to Increase Its Profits, un article paru dans le New York Times en 1970 qui synthétise la doxa de la pensée néolibérale : la responsabilité sociale de l’entreprise c’est d’accroître ses profits.
À ce propos, je renvoie à « Travail, salaire, profit », une série documentaire de Gérard Mordillat et Bertrand Rothé (Arte, 2019) qui tente de comprendre comment dans ces années, et contre le keynésianisme (l’intervention de l’État), la finance a pris le pas sur l’économie en prônant l’autorégulation du Marché. Aujourd’hui, on ne peut que constater l’efficacité de la méthode puisque le monde s’est considérablement enrichi entre 1700 et 2000 en améliorant par la même les conditions de vie. La réussite de l’utopie mandevillienne est néanmoins contradictoire comme Postel le développe dans la seconde partie.
Un autre protagoniste entre alors en scène, Karl Polanyi (1886-1964) qui publia en 1944 The Great Transformation, La Grande Transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, un livre qui déconstruit la perversion libérale du marché autorégulateur, c’est-à-dire du capitalisme. Pour Polanyi, quand l’économie cesse de servir la société, elle se financiarise, transforme en marchandises fictives la terre, le travail et la monnaie afin de pouvoir les exploiter et de spéculer sur ces ressources vitales (la notion de « marchandisation fictive » est au centre de sa réflexion). L’économie déséquilibre ainsi ces trois piliers et finirait toujours par s’effondrer en favorisant la montée du fascisme. Le paradigme est évidemment le Krach boursier de 1929. La question est de savoir, si l’histoire se répète, si elle se répètera à l’identique. En 1945, le temps était à la reconstruction et l’économie redevint plus ou moins vertueuse jusqu’en 1980 et la fin des « Trente Glorieuses » ou le début de la société de consommation. Il fallait démarchandiser, réguler, assurer les retraites, la maladie, le chômage, etc. Le problème, note Postel, est que cet « ordre international » ne s’appliqua qu’à l’Occident. Avec la chute du mur de Berlin, l’ »effondrement » du bloc soviétique et l’émergence d’un monde multipolaire, les pays, pour la plupart anciennement colonisés, se sont mis à réclamer leur dû.
Puis débuta la mondialisation et l’instauration de l’ère de la finance, patronat et syndicat subissant le diktat de l’actionnariat. Le moment dans lequel nous nous débattons encore. On remarchandisa donc la monnaie (l’autorégulation des flux boursiers et non plus l’étalon-or déterminant la valeur), le travail (la concurrence exigeant de privilégier la délocalisation ou une main-d’œuvre migratoire) et la terre (toutes les matières premières nécessaires à la consommation). À ce stade, personne ne sait quelles en seront les conséquences. Selon la logique de Polanyi, l’idéologie ultralibérale ne peut mener qu’à l’effondrement, la guerre, le désastre climatique et le retour du fascisme (la « stratégie du choc » que théorisa Naomi Klein). Deux extrémismes en somme. Charybde et Scylla. Les propositions pour éviter cette alternative infernale entre « ce qui crée le mal » (le capitalisme) et « le mal lui-même » (le fascisme) apparaissent bien fragiles. Dufour et Postel indiquent quelques directions : le « mouvement des communs » (ni l’État-nation ni le Marché) à partir des travaux d’Elinor Ostrom ou le « convivialisme » d’Alain Caillé.
Il est plus facile hélas d’analyser le diagnostic que de trouver le remède. La réponse est individuelle. Face à l’égoïsme cynique et pervers que raconte la fable de Mandeville, chaque personne doit fédérer autour d’elle des initiatives locales et collectives qui respectent à la fois soi-même, l’autre et le monde.
Dany-Robert Dufour et Nicolas Postel, De l’utopie à l’effondrement. D’où vient et où va le capitalisme ?, Presses universitaires du Septentrion, collection « Transitions », 2024, 74 p., 5 €