Jean-François Santoro : « Je suis proche d’une dilapidation de la parole » (Midlife crisis)

Entretien avec Jean-François Santoro à propos de son ouvrage Midlife crisis.

Vous avez publié Midlife crisis aux éditions Vroum, un ensemble de seize textes écrits à la première personne, dont le personnage est tantôt un homme, désigné par H, tantôt une femme désignée par F. On y parle parfois seul, parfois à deux, dans ce que vous appelez des « (quasi)monologues », expression qui donne son sous-titre au livre. Comment avez-vous pensé cette succession de quasi-monologues ?

Je l’ai pensée comme une pièce de théâtre en trois parties, qui respecterait une certaine parité, au moins dans sa présentation, une succession femme/homme, tout en se voulant modulable à souhait. Néanmoins, et j’en ai fait l’expérience, les textes conçus pour des femmes conviennent difficilement aux hommes et inversement. Mais on peut toujours faire ce choix, bien qu’il soit difficile. Sauf, peut-être, la caricature de spot de la sécurité routière vers la fin de la première partie, un monologue tout court, qui doit pouvoir être assignée à un homme, et encore… La première partie est la plus importante, la seconde est beaucoup plus courte mais plus récente, pour deux de ces quasi-monologues en tout cas, et la troisième est un montage de notes, cette fois plus anciennes et dont l’ensemble porte le sous-titre « reconstruction ». Bon, ça c’est en gros ce que disait la première 4e de couv’. Le texte a une fonction comique et une fonction critique, c’est le mélange des deux, j’ose l’espérer, encore inhabituel, qui fait son style. Ce n’est rien de moins que du comique de répétition et d’exagération — le nuage de pollution du début qui mesure 3 km en mesure 300 à l’arrivée —, doublé de sujets plus ou moins sérieux. Croyez-le ou non, son contenu est principalement autobiographique.

Ces (quasi)monologues sont aussi des discours avec le bavardage du monde depuis une certaine solitude radicale qui prend souvent une forme satirique. Disons que vous offrez, dans le discours énoncé, une scène à la manifestation d’une absurdité du monde.

Oui, ça me convient. Je n’aurais pas mieux dit. Le choix de la « crise de la quarantaine » qui est en anglais disons une « crise du milieu de la vie », ce qui est moins précis quant à l’âge des participants, des « quasi-quadragénaires » qui prennent la parole, est dû à ce qu’on ne maîtrise pas, malgré une maturité supposée, les sujets qui s’offrent à vous. Mais il ne s’agit pas que de l’absurdité du monde, c’est peut-être un peu plus concret, chaque monologue ou quasi-monologue sert à gérer un ou plusieurs sujets d’actualité, en tout cas du point de vue des quasi-quadras, à travers ce filtre satirique. L’éditrice a raison quand elle écrit au sujet de ce livre : « Il peut aller au rayon poésie, au rayon théâtre, au rayon roman (comme une succession de nouvelles) et au rayon art contemporain car il est truffé de références et clins d’œil au monde de l’art. » Je ne serais pas allé jusqu’à dire « truffé » mais il y a effectivement quelques références et clins d’œil. Quand elle m’a demandé « comment » j’avais écrit ce texte, je n’ai d’abord pas su quoi répondre, j’aurais dit : « eh bien, avec l’aide de la langue française et sur mon vieux Macbook Air. » En réalité — et je pense qu’il n’y a là rien d’original — je subis volontairement des influences, il peut s’agir d’un objet, du travail d’un plasticien ou même de celui d’un autre auteur… Et je recycle beaucoup, par exemple mes propres notes, qui sont sujettes à des « reconstructions ». Au départ, je conçois mon écriture comme quelque chose qui serait chargé d’insuffler de l’approximation, de l’imprécision, parce que pour moi ce sont des règles à part entière. J’ai donc commencé par essayer de traduire ça formellement, et puis je me suis dit que ça revenait au même, d’autant que j’ai adopté une certaine concision, l’un n’empêchant pas l’autre selon moi. Là je finis aussi de répondre à votre première question.

L’oralité et la théâtralité sont essentielles dans votre écriture. On sent, on perçoit, tout un imaginaire du geste et d’un certain expressionnisme. Vous exposez une série de mises en situation de cas singuliers de saturation du monde. Pourquoi avoir pensé trois parties sinon par souci de vérité biographique de l’écriture ?

 

La troisième partie, c’est le cas de le dire, est à part, elle ne comporte que trois « monologues tout court » — dont un très long au milieu, écrit pour une femme — qui sont des montages et leur style est assez différent du reste. S’il s’agit d’une « reconstruction », c’est parce que les notes — je prends également des notes — qui la composent sont plus anciennes que le reste et ont fait partie d’autres projets inaboutis. C’est comparable à la reconstruction d’un monument qu’on aurait déplacé plutôt que simplement détruit. La deuxième partie, qui ne compte que trois quasi-monologues, est une respiration permettant d’abord d’accéder à la troisième et permet l’apparition d’une pandémie, de ses effets sur le voisinage et au sujet de laquelle chaque bon « quasi-quadragénaire » devait forcément avoir une opinion. La première partie, quant à elle, a une chute — « Nous vous souhaitons bon voyage. » — et il fallait une deuxième partie pour passer à autre chose de plus récent de surcroit.

Les scènes que vous proposez ne se limitent évidemment pas à une exposition purement absurde et satirique du monde mais, par une sorte de radicalisation des deux parties en dialogue, disons le personnage face à la parole commune, se joue quelque chose un « ça ne colle pas », contrairement au « ça colle » de Barthes. Vous montrez que, quand même, parfois, la logique instinctive et individuée est plus clairvoyante que l’ordre du monde.

Oui, c’est tout à fait ça. Je n’ai rien à ajouter. Pour revenir à ce que vous disiez précédemment, au sujet de l’oralité et de la théâtralité essentielles dans mon écriture, c’est le moins que je puisse faire quand il s’agit avant tout d’une pièce de théâtre, même si composée de « quasi-monologues » et pouvant convenir à des usages multiples – une des raisons pour lesquelles j’apprécie les monologues en général, d’ailleurs, j’aime bien lire du théâtre. Le troisième quasi-monologue du livre, celui de la femme qui attend de pouvoir traverser la route pour rentrer chez elle, commence comme un poème de John Giorno, ce n’était pas délibéré mais ça me fait un bel hommage. Je m’y connais assez peu en théâtre expressionniste mais j’ai cru comprendre qu’à l’époque il fonctionnait par stations, contrairement à l’usage courant : Midlife crisis propose une série de stations en quelque sorte et il appelle selon moi un décor sonore, une scénographie à écouter. Je qualifierais davantage mon écriture de « réalisme critique », mais je me trompe peut-être.

Ce mouvement qui s’opère dans le livre permet à la fois d’explorer dans chaque texte une possible saturation du langage, ou disons même quelque chose d’une parole en acte qui se confronte à la puissance appauvrissante du bavardage, et une pluralité du geste de l’écriture. En refusant une unité formelle, vous montrez qu’on peut dire sans objectiver la parole, qu’on peut comprendre et construire du sens en reconstituant car rien n’arrive d’un bloc mais bien dans la proximité de l’hétérogène.

Oui, absolument. Et cette petite population hétérogène que forment les personnages de « quasi-quadras », donc aussi de trentenaires + et de quinquas, de Midlife crisis peuvent très bien eux-mêmes faire œuvre de bavardage à l’occasion — je pense par exemple à la manière de fabriquer des brochettes de chips —, mais ce n’est peut-être pas à ce type de bavardage auquel vous faisiez référence, en tout cas ça rentre dans une pluralité du geste de l’écriture tout en explorant une saturation du langage.

Pour en revenir à cette idée de « réalisme critique », il y a, je crois, dans votre livre, des tableaux – ou stations ? – qui effectivement appellent leur propre décor, ce sont des mondes en fait : cela dit aussi que tout vient d’une historicité plastique, malléable, et non de rien, puis chaque rencontre, chaque choc du réel est une nouvelle tentative de médiation, par le corps (et donc aussi la langue) de ce qui a été déposé en nous. Bailly, dans son rapport à l’image, parle justement du « pouvoir de déposition ».

Non, les stations, c’était pour l’expressionnisme… Le réalisme critique c’est autre chose de plus proche de nous, mais vu qu’il se positionne contre le postmodernisme, ce qui n’est pas mon cas, ça ne convient pas tout à fait. Dans une « Présentation de L’imagement de Jean-Christophe Bailly », le 13 janvier 2022 à la Bibliothèque A. de Tocqueville, Isabelle Vinot, que je ne connais pas autrement, a cette phrase incroyable, dans un paragraphe intitulé « La stagnation, le ‘dépôt’ », et que je sors ici de son contexte : « l’œuvre d’art est ce à quoi plus rien n’arrive ». Bon, même si ç’a été invalidé par l’Esthétique relationnelle par exemple ou par les protocoles et partitions divers (comme on en trouve dans la revue Véhicule des éditions Vroum), l’art de la mise en scène, de la mise en espace, de la lecture et de la performance, se chargent de faire arriver quelque chose aux œuvres textuelles. Et oui, chaque tableau ou station est un monde dont on se demande d’ailleurs lequel est le pire, celui par lequel on vient de passer ou celui qui vient après.

Je crois que Bailly ne pense pas la « déposition » depuis la possibilité stagnante d’un dépôt mais plutôt comme l’onde de choc, et donc la possibilité d’un impensé qui est une temporalité et aussi un devenir de la réception de l’œuvre. Mais peut-être peut-on entendre aussi dans la phrase d’Isabelle Vinot l’idée de mouvement plutôt que de l’évènement. Aussi, s’il n’arrive plus rien à l’œuvre d’art, c’est qu’elle n’est plus le support de l’accueil mais le support du don et du réfléchi.

Oui, c’est ça, elle est devenue le support du don et du réfléchi. Ça vaut peut-être le coup de citer la phrase entière : « Au ‘tout arrive’ du vivant battement des occurrences, l’œuvre d’art est ce à quoi plus rien n’arrive, elle est ce qui a réussi au moins pour un temps à sortir de la loi du périr, de l’adieu. »

Il me semble que le bavardage des personnages vise aussi, parfois, un peu comme dans une économie beckettienne, à ramener à une vanité de la condition humaine tout en manifestant une obstination jouissive pour le lecteur car il y a une forme de dilapidation de la parole, un besoin de nommer une variation du réel, une étrangeté qui renvoie le monde lui-même au fascisme de sa loi.

Je suis entièrement d’accord, une fois de plus. C’est très élogieux, même si je suis évidemment plus proche d’une dilapidation de la parole que d’une économie beckettienne, encore que j’aie une vision également « plastique » des différents textes qui composent ce livre. Contrairement aux apparences, les personnages bavardent peu, ils s’adressent directement au lecteur ou au spectateur ou encore à eux-mêmes et sont des sortes de monstres comiques qui rêvent de s’adonner à des exactions diverses, et ils sont obstinés, ce qui peut, c’est vrai, se montrer jouissif ou, en cas de bavardage pur et simple — ce qui leur arrive tout de même régulièrement —, viser à ramener à une vanité de la condition humaine, bien que ce soit le plus fréquemment hors de leur portée.

De même, cette dilapidation, qui se situe du côté d’un « tout dire », à la fois saturation d’une scène et réalisme extrême, n’est pas une décharge forcenée et solitaire, même si elle se joue depuis une position de solitude. Dans ce « quasi », ne doit-on pas considérer le désir de l’autre ? Et le discours comme une manière d’offrir aussi une scène prête au quasi-dialogue ?

Va pour le réalisme extrême, c’est ce que je préfère ou tout du moins ce à quoi j’aspire le plus volontiers. Pour ce qui est du désir de l’autre, je ne sais pas. Dans ces différents textes, le personnage est celui qui parle le plus, l’autre est là pour lui donner la réplique, comme on dit, et aussi pour lui donner toute sa dimension, ce qui n’est pas rien. Si je devais mettre en scène Midlife crisis et ses « quasi-monologues », j’aurais le choix de personnages qui se donnent la réplique à eux-mêmes, c’est tout à fait possible, ou qui bénéficieraient du support d’un ou d’une autre, pour le galvaniser en quelque sorte, mais je m’occupe très peu de mise en scène quand j’écris. Au moins l’un de ces textes, dans la première partie, est fait pour deux personnages, c’est un « quasi-dialogue », il est d’ailleurs signalisé par un H + F sans parenthèses.

Jean-François Santoro, Midlife crisis, éditions Vroum, avril 2024, 68 p., 25 €