L’histoire se répète toujours deux fois nous dit Marx, “la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.” Aurélien Bellanger est un écrivain pressé. Avec son septième roman, Les derniers jours du Parti socialiste, il fait les deux en même temps.
Les derniers jours du Parti socialiste : le titre allèche autant qu’il intrigue. Ce pourrait être un pesant traité d’histoire si le parti en question était déjà mort, ou si l’auteur n’était pas ce romancier. Car Aurélien Bellanger, on le connaît. On a lu ses livres, on l’a entendu à la radio, on l’a vu à la télévision et toujours a persisté un certain mystère. Que pense-t-il de tout ça ? D’où l’excitation : on va enfin savoir.
Aurélien Bellanger n’est pas vraiment ce qu’on appelle un écrivain engagé. Depuis La théorie de l’information, paru en 2007, il creuse un sillon littéraire balzaco-houellebecquien dans lequel se coulent la modernité et ses maîtres, sans que l’auteur se décide à prendre parti. Milliardaire, magnat du BTP, de la téléréalité, ou politique arriviste y donnent de leur voix, sous le règne égalisateur du discours indirect libre. Pour quelqu’un qui dit venir du marxisme, n’y aurait-il pas là une contradiction ? Son flegme ressemble à de la complaisance – c’est en tout cas ce qu’a pu lui reprocher la critique.
Or, prendre parti, c’est justement ce que fait Aurélien Bellanger avec son nouveau roman. Et d’abord au sens propre : il s’agira ici du Parti socialiste. Après avoir exploré les marges du pouvoir sarkoziste dans Le Grand Paris, l’auteur s’immerge cette fois dans l’histoire contemporaine du grand camp progressiste. Un courant en particulier retient son attention, qu’il appelle dans le roman Mouvement du 9 décembre, et qui n’est autre que le Printemps républicain.
A travers la figure de Grémond, socialiste historique tenant de la voie laïque du parti, on suit l’avènement de ce mouvement, né après l’attentat contre Charlie Hebdo, opposé au communautarisme, et appelé à infiltrer les plus hautes instances de l’État. L’objectif est clair, dans la lignée de Gramsci : conquérir l’hégémonie culturelle. Autrement dit, gagner la bataille des idées. Pour ce faire, Grémond s’appuie sur une galaxie de personnages dont deux philosophes, derrières lesquels on reconnaîtra sans mal Michel Onfray (sous le nom de Frayère, apôtre de la peur), et Raphaël Enthoven (Taillevent, “génie de la dissertation”). Porté par la conviction que la laïcité française est menacée de toute part, le trio va effectuer une de ces trajectoires improbables qu’affectionne l’auteur, partant du centre gauche pour arriver à l’extrême-droite. On le sait, Bellanger est un écrivain d’idées, qu’il manie comme des personnages. Défilent alors dans le roman, dans une sorte de joyeuse danse macabre, toute une galerie de concepts fumeux qu’on attribue d’habitude à l’extrême droite. Racisme anti-blanc, islamo-gauchisme, déconstruction déconstruite, inexistence de l’islamophobie, grand remplacement, on rentre, discours indirect libre oblige, dans l’esprit de ses personnages dont les démonstrations étayées n’ont pas peur des paradoxes. Le graal devient ainsi un symbole de laïcité, la France est la fille aînée de l’Eglise précisément parce qu’elle est hérétique, le PS est le vrai parti de la révolution permanente. On sentirait presque que l’auteur s’amuse.
Car derrière ce catalogue peu réjouissant, impossible de ne pas deviner l’ironie, et c’est ici que le roman se démarque et prend parti. Comme le journal satirique dont l’attentat est au centre du livre, Bellanger utilise la caricature. Les deux philosophes, celui “des villes” et celui “des champs”, apparaissent comme deux idiots faussement érudits occupés à comparer leurs conquêtes féminines. Grémond, alors que les Gilets jaunes et le Covid éclipsent les débats autour de sa chère laïcité, s’attriste : cela pourrait tomber en désuétude “faute d’attentats nouveaux”. Et lorsque le journal du Mouvement se lance dans une série de reportages sur les territoires perdus de la République, il s’agit en fait d’un “safari urbain dont le but [est] de photographier le plus possible d’hommes barbus et de femmes en burqa”. On n’est pas loin de la farce, mais la tragédie guette. En recourant à la satire, Bellanger ne fait pas que montrer, il condamne. Si l’extrême-droite a aujourd’hui gagné la fameuse bataille des idées ce n’est pas à cause du RN, qui est d’ailleurs quasiment absent du livre. C’est bien plutôt la faute, démontre le roman, d’une certaine gauche laïcarde, sûre d’elle-même et de sa modernité qui, pensant défendre les valeurs républicaines en péril, a en réalité démocratisé l’idéologie raciste et xénophobe.
Bellanger accuse ces politistes et ces intellectuels qui brouillent les repères en rêvant à une société sans classe, à un effacement du clivage gauche-droite : “Frayère, en répétant qu’il était de gauche, était porteur de quelque chose de mortel pour l’idée républicaine elle-même, et pour la dualité qui l’avait fait vivre jusque-là.” Bellanger accuse également Emmanuel Macron (rebaptisé le Chanoine), grand artisan de la disparition du clivage séculaire, libéral tenté par l’illibéralisme, “président d’extrême droite moins une”. Et que trouve-t-on au bout de cet effacement ? Le fascisme et la séparation d’une partie de la population. Aurélien Bellanger ne rigole plus.
On est à mi-chemin de l’essai et de la fiction, certes, mais il n’est pas de bon ton d’être trop sérieux, et les romans à thèse n’ont pas bonne réputation. Alors, par une pirouette, Bellanger se dégage. L’écrivain officiel Sauveterre, son double dans le texte, a justement écrit un livre qui ressemble à celui qu’on a entre les mains. Et justement encore, c’est au moment où il doit débattre avec Taillevent du degré d’ironie de son roman, qu’il est victime d’un malheureux accident (avec sa barbe, un policier l’ayant pris pour un islamiste l’a abattu). On esquisse de nouveau un sourire. On n’y croit qu’à moitié. On a bien senti que cette fois, la colère l’emporte sur la distante neutralité du romancier.
Aurélien Bellanger, Les derniers jours du Parti socialiste, Éditions du Seuil, août 2024, 480 p., 23 €