Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (12)

©Ludovic Ivsic/WikiCommons

Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

May Gray / June Gloom

J’aime bien ce temps pré-estival, où il fait gris et frais depuis le lever du soleil jusqu’à 2–3h de l’après-midi, lorsque enfin le soleil se montre. Il ne fait jamais très chaud et l’air est lourd du parfum de jasmin.

Si on n’y pense pas trop, ces douces fins de journée donnent l’illusion réconfortante que le monde est paisible, inoffensif. Et il va sans dire que j’aime mieux avoir l’illusion de la paix que de ne pas avoir d’illusion du tout.

Dans le monde animal

Nous oublions parfois que nous vivons dans le monde animal, et il semblerait qu’en ce moment les animaux tiennent de plus en plus à nous le rappeler.

Je pense à « Loutre 841 » qui s’est fait connaître l’année dernière pour s’être attaquée aux kayakistes et avoir volé des planches de surf au large de la côte de Santa Cruz. D’après ce que je lis dans les actualités, elle est de retour après une absence de cinq mois, et elle a repris son activisme : lors d’une compétition de surf la semaine passée, elle est montée sur une planche et l’a rongée au bout avant de replonger dans l’eau sous les yeux du surfeur ébahi. Me viennent également à l’esprit les plus de 500 « interactions » d’orques avec des bateaux dans la péninsule ibérique depuis 2020, et le nombre toujours croissant d’attaques d’ours un peu partout dans le monde, ces derniers temps en Amérique du nord, en Europe centrale et de l’est, au Japon… (En Arizona, tout récemment, un ours noir est entré dans une maison et a giflé au visage un ado alors qu’il regardait la télé, sortant puis revenant plus tard pour le gifler à nouveau, cette fois au bras, avant de se faire abattre. Six mois auparavant, la première attaque mortelle d’ours noir en Californie avait suivi un scénario semblable : l’ours était entré dans une maison et a tué l’habitante, une dame de 71 ans.) Je note en passant une légère hausse des agressions de bisons, les attaques de requins occasionnelles mais régulières….

Nos hôtes animaux doivent trouver que nous avons assez abusé de leur hospitalité et que le moment est enfin venu de nous montrer la porte. Sans doute ont-ils hâte de vivre dans le post-anthropocène.

N.B. En tapant ces mots, j’entends un bourdonnement menaçant et regarde par ma fenêtre : il y a un gros essaim d’abeilles sur mon balcon. Elles couvrent une partie du plancher et du garde-corps, et tourbillonnent autour en un nuage épais – je n’ai jamais vu autant d’abeilles de ma vie. Un rapide tour sur internet m’apprend que la jetée de Manhattan Beach (à quelques 14 kilomètres d’ici) a dû être fermée hier pour cause de bee activity. La coïncidence m’inspire un sourire légèrement inconfortable.

En bonne et due forme

Amelia Sanjurjo et Leonard Peltier ont tous deux disparu en 1977, la première dans la mort, le second en prison. On a récemment identifié les restes de Sanjuro, membre du parti communiste uruguayen, mort sous la torture, et la semaine dernière on a pu enfin lui donner une sépulture en bonne et due forme. Peltier, condamné à deux peines consécutives de prison à perpétuité pour avoir tué deux agents du FBI, alors que le procureur lui-même a avoué plus tard que « Nous n’avons pas été en mesure de prouver que M. Peltier avait personnellement commis un quelconque délit », aura aujourd’hui (10 juin) ce qui sera sans doute sa dernière audience de libération conditionnelle. La recevra-t-il en bonne et due forme ? Étant donné la profonde mauvaise foi du gouvernement états-unien dans ses relations avec les peuples indigènes du pays (le procès et le maintien en prison de Peltier en étant eux-mêmes des exemples), sans parler de la puissance du complexe industriel pénitentiaire ici (les É.-U. ayant la population carcérale la plus importante du monde), on n’aurait pas tort de se méfier.

Ma reconnaissance

Si je croyais en une divinité je ne manquerais pas de lui rendre grâce des jacarandas qui explosent dans les rues autrement mornes et sans caractère de Los Angeles en cette période.