Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Déception
Je reçois tant de mails me demandant de l’argent et aucun qui m’en offre.
Pourquoi ?
Cinécure
Puisque tous les films qu’on aurait envie de voir sont accessibles à tout moment en ligne pour quelques dollars sinon gratuitement, lorsque je vais au cinéma je me rends compte que c’est plus pour l’expérience de voir une pellicule 35mm projetée sur un grand écran que pour regarder le film lui-même, que souvent j’ai déjà vu. (Exemple : avant hier soir, j’ai assisté pour la nième fois à une projection d’Umberto D. de De Sica.)
Il est vrai que je découvre encore à l’occasion un film qui m’est inconnu dans une salle de cinéma. (Exemple : Land of Dreams de Shirin Neshat, vu lors de sa première à Los Angeles en automne 2022, ou le muet Die Freudlose Gasse avec Greta Garbo au printemps 2024.) Ces occasions sont assez rares pourtant, et le nombre de fois où je vais au cinéma est largement inférieur au nombre de films que je regarde en ligne.
Je constate avec une certaine tristesse qu’un espace de découverte autrefois vital est devenu pour moi un lieu d’expériences. Celle-ci n’a rien à voir avec la nostalgie – je ne cherche pas à revivre ou à retrouver quoi que ce soit – c’est que, parfois, j’ai envie de rencontrer un film sur son propre terrain.
Comportements obsessionnels
Je reconnais avoir certains comportements obsessionnels. Par exemple, lorsque je rencontre un livre / un film / un morceau de musique qui me touche, je le lis / le regarde / l’écoute en boucle. Puis, des jours / des semaines / des mois plus tard, je le lis / le regarde / l’écoute en boucle à nouveau. Cela peut se produire (et se produit en fait) encore et encore.
Une œuvre qui a récemment enflammé mon imagination de cette manière est El pacto de Adriana (2017), un documentaire de la réalisatrice chilienne Lissette Orozco ; je l’ai déjà vu une dizaine de fois. Il porte sur sa tante Adriana Rivas qui, sans que sa nièce le sache, a travaillé pour la police secrète de Pinochet au milieu des années 1970. Le film explore leur relation au cours de sa vie.
Rivas, qui vivait en Australie depuis la fin des années 70, a été arrêtée lors d’une visite au Chili en 2006, accusée d’être complice de l’enlèvement, de la torture et de l’assassinat de dirigeants du parti communiste en 1976. Libérée de prison mais interdite de quitter le pays tant que l’enquête se poursuivait, elle s’est enfuie dans des circonstances mystérieuses cinq ou six ans plus tard alors que son dossier semblait trainer, retournant en Australie où elle vit depuis. En 2014 le gouvernement chilien a demandé son extradition, et au moment où se termine le film Rivas est sur le point de faire appel (ce qu’elle a fini par faire).
Orozco a commencé à travailler sur ce projet en 2006, au moment où elle entrait à l’école de cinéma. À l’époque, elle ignorait que sa tante préférée avait fait partie de la DINA (Dirección de Inteligencia Nacional) ; c’était un secret que sa famille lui cachait. Elle a interviewé à plusieurs reprises sa tante et, à la demande de cette dernière, a parlé avec nombre de ses anciens collègues aussi. Rivas voyait ce film comme une occasion de donner sa version des faits, de réfuter les accusations portées contre elle et de démontrer son innocence, mais les entretiens, dont certains avec des journalistes et chercheurs spécialistes en histoire de la police secrète et de sa pratique de détention, torture, assassinat et disparition des Chiliens sous Pinochet, jettent de sérieux doutes sur l’histoire changeante et contradictoire de la tante et de l’ombre sur l’esprit et le cœur de sa nièce. Le film témoigne de la transformation de leur relation.
El pacto de Adriana m’a profondément marqué – je le reverrai encore ce soir – notamment dans son exploration des stratégies psychiques néfastes qu’adoptent les êtres humains pour pouvoir se regarder dans la glace après avoir fait des choses inhumaines. Il nous rappelle également que les secrets finissent souvent par être découverts, et que lorsque cela se produit, le monde n’est plus comme avant, car une fois qu’on a appris quelque chose, on ne peut pas le désapprendre.
(L’impact de ce film sur moi est peut-être d’autant plus fort que je suis encore sous l’effet de la trilogie de Patricio Guzmán sur le Chili et la mémoire, Nostalgia de la luz, El botón de nácar, et La cordillera de los sueños, les documentaires les plus poétiques et déchirants que j’ai jamais vus.)
Entendu à la table voisine au déjeuner cet après-midi
– Je ne t’ai pas vu à la réunion hier.
– J’ai dû partir tôt ; il y a eu une fusillade à l’école de mon fils.
– Une vraie fusillade, ou juste un gamin avec une arme ?
– Mon fils m’a dit qu’il avait entendu des coups de feu.
– Ah bon… Mlle Unetelle était à la réunion.
– Vraiment ?
– Ouais. Elle a pris un taco de carne asada.
– Vraiment ?