En ces temps de situation géopolitique incertaine, les éditions de l’Olivier ont eu la bonne idée de rééditer (on oserait presque le mot réhabiliter) Le Masque de Dimitrios, thriller littéraire signé Eric Ambler publié initialement en 1939, quand l’Europe fourbissait ses armes et s’apprêtait à basculer dans un second conflit mondial. L’écrivain britannique, futur auteur de The Light of the Day (plus connu sous le titre de Topkapi, adapté au cinéma par Jules Dassin en 1964) y montre toutes ses qualités d’écriture de récits à la croisée du polar et du roman d’espionnage sur fond de vengeance, d’enquête à rebours et de contexte historio(géo)graphique.
Osera-t-on dire que la préface signée Olivier Cohen nous a d’emblée mis sur on et l’eau à la bouche en nous faisant découvrir la réédition d’un polar presque intimiste, convoquant la figure d’un anti Hercule Poirot qui aurait les lettres du Dr Watson et jouant avec les arcanes de l’affairisme et de l’espionnage de l’entre-deux-guerres. Rappelant qu’Eric Ambler a provoqué l’admiration d’Alfred Hitchcock, de Graham Greene ou de John Le Carré, Olivier Cohen entend aussi souligner le travail de révision du texte, « dans une version française plus conforme au texte d’origine » et ainsi livrer en 2024 un récit qui rassemble les ingrédients voire les gimmicks des romans et films d’espionnage modernes.
Quand Charles Latimer, auteur de romans policiers à succès arrive à Istanbul après un an de convalescence à Athènes, il est loin de s’imaginer que dans un futur proche il va se retrouver au cœur d’une (en)quête qui le conduira des rives du Bosphore à Smyrne, Sofia ou Paris en passant par Genève et en n’allant finalement pas jusqu’à Belgrade. Parce que sa curiosité d’écrivain est piquée par la découverte du corps d’un criminel notoire dans les eaux turques (Dimitrios), Latimer quitte son hôtel et part enquêter sur ce fait divers qui pourrait nourrir un prochain livre. Peu à peu, l’histoire simple se transforme en écheveau dont Latimer va tenter de suivre les fils et la trace à rebours de Dimitrios. Parce que non content de remonter plus au nord pour emprunter les chemins pris par cette sorte de super-vilain avant l’heure, Latimer va aussi remonter le temps et Eric Ambler recomposer pour le lecteur un pan d’histoire de l’Europe des années 20 (entre génocides et conquêtes territoriales, affaires d’État et privées) et dépeindre avec acuité un certain état du monde.
En explorant les marges et grâce à des personnages hauts en couleurs (des criminels aux officiels, policiers, fonctionnaires, margoulins et femmes fatales), Eric Ambler raconte comment les temps troublés sont de magnifiques creusets pour les criminels (de droit commun et de guerres), comment les failles sont des opportunités et l’instabilité un écran de fumée pour les criminels de toutes sortes. Dimitrios est un dur, une énigme, une légende. Ses origines sont incertaines et sa mort soudaine est à la fois le point de départ de l’enquête et une acmé pour l’écrivain qui souhaite pour la première fois vivre ce qu’il écrit.
Sur un vrai-faux rythme, Le Masque de Dimitrios renvoie étonnamment (ou pas, à la réflexion) aux films de James Bond ou d’espionnage, aux livres des deux John (Le Carré ou Buchan) quand le héros avance à la recherche de la vérité et ressent la présence d’une menace et d’un abîme prêt à s’ouvrir à chaque pas. Cette sensation de danger permanent, d’assassin au coin de la rue, d’hommes de main qui tirent les ficelles… est également rendue subtile et délicate via une langue aussi surannée qu’efficace. Eric Ambler fait voyager son lecteur et le questionne tout autant que son personnage principal. Que saviez-vous ? De quoi vous souvenez-vous ? Les réponses que cherche Latimer seront-elles de nature à satisfaire l’enquêteur improvisé ? La révélation de la vérité est-elle une fin en soi ?
Le personnage de Dimitrios est dès un lors un prétexte, de même que Le Masque de Dimitrios tout entier est en quelque sorte un préquel à nombre de romans, nouvelles, films, une source indéniable d’inspiration de scènes en scènes, avec des dialogues à l’élégance quasi aristocratique, des ressorts faussement simples et un épilogue moins convenu qu’une superproduction hollywoodienne.
Eric Ambler, Le Masque de Dimitrios, traduction de l’anglais par Gabriel Veraldi, révisée par Patricia Duez. Préface d’Olivier Cohen, Éditions de l’Olivier, février 2024, 320 p., 22 €