Poésie et algérianité : Jean Sénac et Jamel Eddine Bencheik

Jean Sénac

Le mois de mars est le mois des poètes, du moins celui où l’on revient vers eux à la faveur de diverses manifestations. La Maison de la poésie offre une rencontre avec René de Ceccatty, le 12 mars à 19h, consacrée au poète Jean Sénac dont les Œuvres poétiques, éditées par Actes Sud en 1999, viennent d’être rééditées en ce début 2019.

Le 22 février déjà, une émission de France Culture était titrée, « Sénac-Camus, une histoire algérienne », avec René de Ceccatty et Serge Martin – le second s’intéressant tout particulièrement à Camus poète. Notons aussi que le 18 février de ce début d’année, Albert Bensoussan, sur le site En attendant Nadeau, publiait « Jean Sénac, le Lélian d’Alger » et rappelait le travail incessant du critique littéraire algérien, Hamid Nacer-Khodja, pour perpétuer la mémoire du poète. Il lui consacra sa thèse et affirmait que son œuvre incarnait « de manière exemplaire tant les croisements culturels que les conflits et convulsions de l’histoire – mutilations et métamorphoses – dont est faite l’Algérie ».

C’est l’occasion, pour notre part, de revenir sur une amitié moins connue, celle de Jean Sénac et de Jamel Eddine Bencheikh et de tenter d’éclairer une nouvelle fois, à la faveur d’éléments sur cette rencontre, la complexité des situations algériennes dans la période de tous les risques qu’ils ont vécue, de la fin de la colonisation aux débuts de la décolonisation. Bien d’autres amitiés de Jean Sénac ont été étudiées qui approfondissent la connaissance de ce poète algérien, celui que l’ami dont nous parlons ici, a nommé le « clandestin des deux rives ».

Quelques éléments factuels

La poésie de Sénac fut enseignée par Bencheikh, à la Faculté des Lettres d’Alger dans les années 64-65, dans son cours de Littérature comparée, au moment même où son importance poétique était relativisée par un engagement brocardé par un extrait de poème (« Tu es belle comme un comité de gestion »)… Les deux poètes qui avaient peut-être eu l’occasion de se croiser au début des années 50 à Alger, deviennent alors amis, d’une amitié fidèle mais moins ostentatoire que d’autres amitiés de Sénac ; ce qui explique qu’en 1966, Sénac dédie deux de ses poèmes au jeune enseignant. À la même époque, Jean Sénac est devenu une personnalité connue du monde algérois de la culture : ses émissions de radio à la Chaîne III sont suivies, il avait la conviction de l’efficacité de ce canal de transmission : « La radio peut avoir un rôle essentiel, un rôle très important à jouer pour une sorte non pas de réhabilitation de la poésie mais de remise en public de la poésie. » Voyageant dans tout le pays, il collationnait des textes de jeunes poètes pour les publier en anthologie : il donnait également des conférences et intervenait un peu partout. Le film d’Abdelkrim Bahloul, en 2003, Le Soleil assassiné, avec Charles Berling dans le rôle du poète, rend bien compte de ce vécu algérien.

Pendant ses années algéroises, Bencheikh est actif dans la presse comme en témoignant les articles rassemblés en 2001. Cette période est sûrement celle de la plus forte convergence entre les deux intellectuels. Ils ne sont pas vraiment sur la même ligne au moment du coup d’état du 19 juin 1965. Cette date marque, pour Bencheikh, la prise de conscience de l’impossibilité à vivre la situation algérienne telle que l’impose le nouveau pouvoir qu’il a soutenu, espérant un changement. Après les événements à l’université de janvier et février 1968, il prend la décision de quitter définitivement l’Algérie. Son départ ne rompt pas les liens avec Sénac comme en atteste leur correspondance, publiée en 1999. Après l’assassinat de ce dernier en août 1973, Jamel Eddine Bencheikh écrit un article de vibrant hommage au poète-ami dans l’hebdomadaire Afrique-Asie, le 1er octobre 1973 :

« Il faudra maintenant entrer dans l’œuvre de Jean Sénac, la livrer au scalpel de l’analyse, la scruter, durement, pour apprécier la beauté et la nature de son langage. Ne se confiant plus à aucun avec son rire ami, il va se donner à tous. Ma terre aura encore fourni un grand poète à son temps. En attendant cette entrée dans la lumière froide de l’histoire, que ton adieu m’est difficile, Jean. Devant moi tes poèmes ouverts comme une grenade, ces lettriers du soleil ».

Une année auparavant dans l’article sur la littérature algérienne de l’Encyclopaedia Universalis, Bencheikh écrivait que Sénac était « sans conteste, à l’heure actuelle, le plus grand poète algérien ». La qualification « algérien » n’est pas accessoire pour celui qui confirme, dans l’introduction au Diwan algérien en 1967, la définition de son ami : « Est écrivain algérien tout écrivain ayant définitivement opté pour la nation algérienne ».

Ces raisons factuelles seraient insuffisantes pour lier leurs parcours. Des raisons plus essentielles le justifient. Dans le chassé-croisé entre la France et l’Algérie, ils cumulent trois convergences. En premier lieu, la poésie, cet univers du verbe et de la création, qui est chevillé à leur être, sans concession. C’est un univers que l’on perçoit souvent comme détaché des contingences historiques et géographiques. Or, dans leur cas, il n’en est rien : leur poésie dit l’attachement à un pays profond, à une terre, à un ancrage : l’Algérie, seconde convergence. En troisième lieu, l’un et l’autre partagent le même substrat linguistique de leur langue de création, travaillée dans la jouissance et la souffrance et jamais admise comme une simple évidence, le français. Bencheikh et Sénac ont des références communes dans la poésie moderne – Rimbaud, Eluard, Char. Ils ne partagent pas Genet, Artaud ou Isabelle Eberhardt que Sénac nommait « ma folle du désert » ou des poètes arabes anciens et modernes. L’un vit sa langue dans le manque de l’arabe alors que l’autre la construit à partir de cette autre richesse maîtrisée.
Une expression artistique, une terre, une langue : les blasons sont là pour désigner une recherche identitaire comme construction permanente de l’être entre deux pays, deux cultures (au moins), deux engagements dans la période si décisive de la décolonisation algérienne, dans les années précédant et suivant 1962.

Escales et écarts biographiques

Tous deux sont d’Algérie et leurs lieux de naissance sont relativement proches : Jean Sénac à Beni-Saf en novembre 1926 et Jamel Eddine Bencheikh en février 1930 à Casablanca, mais dans un milieu tlemcénien où la famille retourne chaque été : ils sont de l’ouest, si on doit les lier par un vocable géographique mais, socialement, ils sont aux antipodes l’un de l’autre. Sénac vient d’une famille espagnole ouvrière ; il est un enfant naturel, reconnu par le mari de sa mère qui lui donne son nom. Il grandit dans le milieu « pied-noir » des quartiers populaires d’Oran où sa mère s’est installée ; il en a évoqué, avec un humour tendre et féroce dans Ébauche du père, le racisme quotidien et tranquille. Bencheikh naît dans une famille d’origine aristocratique, famille de magistrats en tous points opposée à celle de Sénac. S’ils ne couvrent pas la gamme extrêmement large des groupes ethniques algériens du temps de la colonisation, on peut dire tout de même qu’ils en représentent deux extrêmes : l’aristocratie algérienne qui n’a pas quitté le pays après 1830 et qui vit entre négociation avec l’occupant et conservation de son « héritage » ; l’émigration des plus pauvres des pourtours méditerranéens, échouant sur la côte algérienne pour survivre.

Les temps familiaux de l’enfance ne peuvent être que très différents : ceux de la scolarité, sans doute moins puisque, de part et d’autre, en Algérie et au Maroc, les enfants sont soumis à la même école sans que l’atmosphère coloniale soit exactement comparable. Les études secondaires auraient pu déterminer la jonction si Sénac n’avait choisi d’autres voies, après le brevet élémentaire, que celle des études supérieures ; choix auquel se soumet le jeune Bencheikh.

La guerre de libération nationale accule les deux jeunes gens à un engagement clair mais non évident étant donné leurs origines ; l’un et l’autre n’ont pas suivi des trajectoires lisses et sans aspérités. Sénac, dès avant 1954, a été un de ceux qui a le plus œuvré pour une Algérie faisant sa place, culturellement parlant, à tous. On peut retenir, dès la fin des années 40, deux activités culturelles qu’il mènera jusqu’en 1973 : la radio et les revues. Jamel Eddine Bencheikh a quatre ans de moins que Sénac. C’est peu et c’est beaucoup à cette époque puisqu’il évite la mobilisation au moment de la 2è Guerre mondiale – Sénac sera démobilisé grâce à sa tuberculose antérieure –, et qu’après deux années passées à Alger où Jean-Claude Xuereb fit sa connaissance dans l’amphi de droit en 1951, il part en France, commencer ses études d’arabe. [Signalons que ce troisième poète d’Algérie que nous citons animera une lecture-rencontre sur sa poésie le 14 mars 2019 à la Médiathèque d’Uzès. Bencheikh a peu vécu à Alger. En dehors d’une connivence poétique, y aurait-il possibilité de rencontre pour des jeunes gens si différents, dans l’Alger de l’époque, aux frontières communautaires si fortes ?

De 1954 à 1962, aucun des deux n’est en Algérie. Tous deux rencontrent François Mauriac à des moments différents. L’un se sépare de Camus avec fracas alors que l’autre ne semble pas avoir fréquenté ce monde-là. Jean Sénac écrit, publie, réunit des intellectuels et écrivains dans une même revue. On ne citera pour mémoire que Le Soleil sous les armes, édité chez Subervie en 1957, écho ouvert et généreux à l’essai ironique et frileux de Malek Haddad, Les zéros tournent en rond, sur les critères à remplir pour être ou non écrivain algérien. J-E. Bencheikh a peu parlé de ces années-là. Il se marie, enseigne à Rennes, a une petite fille et est atteint d’un cancer très sévère sur le traitement duquel il observera toujours la plus grande discrétion. Il écrit aussi mais sans publier : entre autres, une pièce de théâtre sur la guerre de libération, Le Roi de l’Ouest.

Tous deux (re)viennent en Algérie à l’indépendance en 62, Bencheikh venant s’installer avec sa famille durant l’été et Sénac en octobre. Différents témoignages et faits attestent de leurs positions anticolonialistes antérieures et leur retour marque leur choix d’être partie prenante de la Nation émergente. Toutefois leurs positionnements existentiels, professionnels et culturels alors ne sont pas superposables quoique comparables puisque Bencheikh se bat contre le conservatisme culturel dans son milieu universitaire d’arabisants pendant que Sénac se trouve aux prises avec les censeurs à l’Union des Écrivains algériens. Leur amitié s’approfondit et devient essentielle. Ils portent au cœur les mêmes espérances et les mêmes lectures mais l’un a toujours publié sa poésie alors que l’autre ne le fera que tardivement, en 1981. L’un et l’autre, par contre publient des essais, des articles, des nouvelles : deux caractères aux antipodes qui se rencontrent pourtant dans leur souci d’écrire et d’être poètes mais aussi citoyens impliqués dans la vie de la cité. L’un y revient avec la soif de s’ancrer dans une généalogie légitimante et de voir naître une algérianité multiculturelle et multiethnique sans méconnaître la dominante des composantes arabe et berbère ; l’autre n’a pas de raison d’avoir la même recherche de généalogie et se rend compte, très vite, que le manque fondamental est une affirmation d’arabité sans contenu véritable, dans la méconnaissance profonde de la civilisation arabo-musulmane, langue et culture confondues.

Sénac, poète algérien

La période de retrait, entre février 1959 et octobre 1962, a permis à Sénac d’entreprendre l’œuvre dont il imaginait une dimension plus vaste : six ou sept volumes d’un « Livre de la Vie ». L’impatience d’écrire dans l’instantané et la fulgurance du poème cède la place, en partie, à l’écriture de la nostalgie où la mémoire s’exerce et tente de circonscrire les pourtours identitaires à un moment de rupture historique. Il faut fixer les sites contre l’érosion de l’éloignement et du changement. Cette entreprise « romanesque » ne se poursuit pas après 1962 quand Sénac renoue avec l’Algérie indépendante. Il y reprend son chant de poète, exalté, douloureux, exigeant ; il se livre à d’autres urgences. Cette recherche de généalogie est donc particulièrement passionnante à observer dans Ébauche du père. Aux côtés des figures de la mère et du grand-père maternel, comme figures familiales tutélaires, Sénac introduit des figures historiques, s’appropriant l’histoire lointaine et proche de l’Algérie, affirmant ainsi une « origine ». Ces noms reviennent chaque fois que l’écrivain proclame sa naissance et sa nationalité algériennes : « Je suis né algérien. Il m’a fallu tourner en tout sens dans les siècles pour redevenir algérien et ne plus avoir de compte à rendre à ceux qui me parlent d’autres cieux […] je suis né algérien, comme Jugurtha dans son délit, comme Damya la juive – la Kahena ! – comme Abd-el-Kader ou Ben M’hidi, algérien comme Ben Badis, comme Mokrani ou Iveton, comme Bouhired ou Maillot. Voilà. Il faut lâcher des mots comme s’ils pouvaient faire balle. Je gueulerai pour mon pouvoir… comme Djamila… ».

Ces références transcendent la généalogie familiale. Pour affirmer, « je suis être de position », dans la même page, Sénac proclame sa généalogie « familiale » historique. Ce n’est ni coup de cœur, ni mouvement d’humeur puisqu’il y revient à différentes reprises.
Généalogie historique, racines, paternité, généalogie de fraternité avec d’autres militants de la lutte de libération : « J’écris sous l’avalanche des noms dans l’éclat des fusils, des innocents qui tombent. Je creuse dans mes entrailles, à l’écoute de tous ».
Noms, corps, écriture : tout est indissolublement fusionné. La généalogie et la filiation sont revendiquées. « Le Bâtard » a trouvé son ancrage et ses semblables. Les Pères historiques, désignés par leurs patronymes, instaurent distance et respect. Par contre, la guirlande de fraternité est composée de prénoms qui impliquent proximité, intimité, amitié. Écrire est bien se donner une généalogie et donc se nommer pour être.

Mais, pour être efficiente, la reconnaissance ne peut être unilatérale : l’autre partie doit renvoyer l’écho de la nomination. Si le Père ne nomme pas, l’Algérie pourrait nommer. Si elle ne nomme pas, tout vacille.
Puisque « nous vivons parce que nous sommes nommés (…) Écrire, c’est toujours répondre à quelqu’un quand bien même ce jumeau – serait le jumeau noir – en nous qui se cache et nous persécute, exigeant de notre vigilance de perpétuelles mutations », écrit-il dans la préface de Avant-Corps, édité chez Gallimard en 1968.

Le poème dit bien l’acceptation des mutations pourvu qu’en retour on soit nommé. Plénitude et/ou désespoir emplissent l’air qu’il respire. Quand il achève ce premier tome de sa vie, Ébauche du père, il y a l’espoir d’une possible existence ouverte à une fraternité plurielle, non sans déjà quelques nuages.

Ce récit autobiographique est une fugue, aux deux sens du terme, sur le nom : nom perdu, nom donné, nom transmis et proclamé ; obsession d’une intégration voulue et vécue mais toujours à revendiquer ; malaise de la langue jamais possédée qui se retourne contre la mère: « Tu m’as donné mon peuple et tu m’as privé de sa langue ! O folie ! Je dis que je suis algérien et ils me rient tous au nez ».

Dans la jeune Nation, sa connivence algérienne, il l’a sûrement trouvée auprès de Jamel Eddine Bencheikh qui accepte, sans hésitation le poète « gaouri ». Car Sénac, malgré des déceptions profondes dont attestent correspondances et poèmes, poursuit sa quête inlassable de reconnaissance algérienne. Et dans plusieurs de ses poèmes et particulièrement dans ceux qu’il dédie à Bencheikh, il répète sa litanie de l’appartenance comme un écho, peut-être, à des propos échangés ou à la nécessité de réaffirmer un encastrement qu’on lui refuse chaque jour.

« Cette terre est la mienne avec son amère liturgie,
Ses éclats orduriers, ses routes torves,
L’âme saccagée, le peuple las.
(…)

Je ne la quitterai pas. Escaladant le mythe.
Je connais ses chardons, ses genêts, sa torpeur,
Mais toujours dans le roc insinuant l’espace
Un escargot secret – et tel ongle rageur !

Cette terre est la mienne entre deux fuites fastes,
Deux charniers, deux désirs, deux songes de béton,
Et le chant d’une flûte en mes veines surprend
Le mal de Boabdil sous les murs de Grenade (…) »
(« Ordalie de novembre » dans Avant-corps)

Le second poème, plus court, écrit le 21 novembre 1966, a pour titre, « Vaisseau » :

« Nous réintégrerons la terre par le mythe.
Nous dénouerons les mots afin que le poème
Sur l’étendue du corps étende sa fraîcheur.
J’appellerai au fond de ta gorge les pilotes
Barbaresques et les princesses de l’Amirauté.
Comme ce collier à ton cou qui parfume la ville
Peut-être demain le poème…
Nous réintégrerons le soleil par le mythe ».

La correspondance atténue le tragique du poème. Ainsi en mai 1967, alors que Bencheikh n’a pas encore quitté le pays, Sénac lui écrit, de la Pointe Pescade : « Mes phrases ont bien dû assombrir la réalité. C’est pourquoi, soudain, là, je veux te confier une chose qui m’étonne moi-même et m’émerveille : je suis heureux.
Parfois un abîme de douleur, l’ode au néant, le noir de l’ordalie – et j’érige mes stèles du Désordre – mais ce que je veux dire c’est que la joie revient toujours, comme un gosse malmené dans « sa » maison, ce que je veux dire c’est que biologiquement, je suis apte à la joie. »

Le troisième poème que Sénac dédie à Bencheikh est écrit le 22 octobre 1969 ; son titre est un programme de fraternité : «  Sur la même crête recluse Antonin Artaud et René Char ». Tout le poème est à lire car il déploie différents registres chers à Sénac : l’affirmation de l’espérance tenace déjà présente dans les deux poèmes précédents, mais aussi la lucidité et la dérision :

« En novembre 1969 à Alger
Toute révolution lézardée (bazardée)
Jeunesse et Poésie n’ayant plus que « le droit à l’irrémissible
impuissance »
Affûtèrent leur plaie pour une « salve d’avenir »
Et s’en retournèrent aux gouffres.
(Régnez, épiciers !
Plaquez vos néons
Sur ces fous de la morouwa !)
Vigiles.
(…)
Nous savons bien ici
Qu’il nous manque une vertèbre,
Nous savons bien, nous qui sommes de la plus étroite
racine de la plus précise rocaille,
Que pour toucher le ciel il faut durer debout (…) »

Le « dialogue » poétique entre eux deux, du moins celui dont on peut avoir connaissance par les publications, ne se fait pas du vivant de Sénac. En 1983, Hubert Nyssen demande à Bencheikh un poème et la préface à un recueil édité à titre posthume. Ainsi L’Homme-Poème Jean Sénac est la seconde œuvre poétique que publie Bencheikh aux éditions Actes Sud, parallèlement à la préface et à l’étude qu’il lui consacre, « Poétique d’un monde langage » au cours du Colloque consacré au poète assassiné, par la ville de Marseille, dix ans après sa mort. Ce que célèbre longuement Bencheikh dans ce poème, c’est « le » poète dans son universalité et non le poète algérien. L’espace créatif commun fait naître un très beau manifeste poétique où le poète est bien celui qu’il définira, en 1990, dans un entretien avec Hamid Berrada, dans Jeune Afrique Plus : « Un homme à l’écoute de l’essentiel et qui a les mots pour le dire. Il a une présence cosmique, le monde arrive jusqu’à lui, le traverse de part en part et il le restitue pour les autres, pour l’humanité toute entière ».

Il semble pourtant que si Jean Sénac a brûlé pour la poésie, il a aussi eu un engagement total pour l’Algérie et que dissocier les deux ne rend pas compte de ce que son pays de naissance a représenté dans cet échange France/Algérie qui a caractérisé sa vie. Il a fait de son attachement et de son appartenance un choix de vie et… de mort.

Pour conclure sur cette « algérianité », on peut citer la définition qu’en donne Mostefa Lacheraf, dans une lettre privée de 1991 : « L’Algérianité, la patrie charnelle, l’appartenance spirituelle mais pas nécessairement religieuse à un pays, la littérature comme miroir et centre sensible d’une expression identitaire liée davantage à la géographie et à la société qu’à l’Histoire et à la « nation » traditionnelle exaltées toutes deux par le sectarisme et les mythes. […]
Le plus disponible, le plus enthousiaste à ce point de vue-là, ce fut Jean Sénac, un homme de gauche qu’aucun clivage idéologique ou partisan ne bridait […] Il revendiquait sans amertume son droit d’être Algérien, de partager toutes les aspirations de notre peuple ».

Bencheikh, poète arabe

Ce qu’affirme ici Lacheraf sur la richesse de la notion d’algérianité, Bencheikh l’a également défendu lorsqu’il vivait en Algérie et hors d’Algérie et jusqu’au bout de son parcours, dans des déclarations lapidaires dont il avait le secret au cours de conférences et de débats. Les premières années d’exil sont habitées par l’Algérie et par le besoin qu’il éprouve d’en dénoncer les dérives politiques et culturelles. Ayant eu à subir les assauts des « arabisants » de l’université d’Alger, Bencheikh ne sera jamais tendre à leur égard pour tout ce qu’ils représentaient de conservatisme étroit, privant les étudiants et la culture algérienne de l’intégralité de la civilisation arabo-musulmane. Il a alors une grande lucidité sur les causes profondes de cette déculturation arabe et analyse l’état de l’Algérie sous colonisation.

Son diagnostic lucide n’excuse en rien l’absence de remise en marche constatée à l’indépendance et même montre du doigt les entraves faites contre ceux qui, justement veulent laisser la culture algérienne dans cet état culturel mutilé. Dans le même entretien, Bencheikh explicite ce qui est pour lui, le mal profond du pays, mal qu’il a bien cerné et énoncé pendant les dix années écoulées à partir de son expérience universitaire algérienne, de sa participation à la production médiatique mais aussi à partir d’une meilleure connaissance de tout ce qui se fait dans les pays arabes alors, mouvements auxquels les intellectuels algériens arabisants ne participent pas. Cette explicitation sera, dans les trente années qui vont suivre, le fil rouge de ses travaux, activités et prises de position. Il affirme donc que « ce qui caractérise l’Algérie n’est pas tant la réfutation d’une culture française mal assimilée ou le rejet d’importantes minorités culturelles, que la fermeture profonde à la culture arabe. En effet, malgré les pétitions de principe, malgré l’affirmation officielle d’une appartenance à l’« arabité », les arabisants algériens sont contaminés par un intégrisme totalitaire qui les coupe radicalement de la culture arabe vivante, moderne, telle qu’elle existe au Moyen-Orient ou dans d’autres États du Maghreb ».

De retour en France en 1968-1969, il se tourne assez résolument vers la civilisation arabo-musulmane dans laquelle il est immergé depuis toujours, suivant la conviction que l’on vient d’évoquer mais aussi parce que c’est sa véritable spécialité qu’il peut faire fructifier contrairement à ce qui avait été le cas à l’université d’Alger où, cible des arabisants réactionnaires, il avait dû quitter le département des études arabes pour créer, à la demande du doyen Bencheneb, la section de Littérature comparée.

Ainsi, progressivement, ses travaux et ses écrits vont plus l’identifier comme « Arabe » du Maghreb plutôt que comme Algérien. Il ose des analyses qui ne plaisent pas et s’engage, de plus en plus résolument, dans deux extrêmes de la littérature arabe, la période médiévale dont il devient un des spécialistes et la période moderne en côtoyant à Paris les poètes arabes contemporains qu’il traduit. Le « passage » de l’Algérie vers la France est intéressant à étudier, dans ses écrits. Ainsi, après son départ d’Algérie s’écrit un recueil poétique, « Le joueur de flûte » qui, sous la « protection » d’Aragon et de son Fou d’Elsa et dans sa contestation, exprime la douloureuse reconversion. Parallèlement s’édifie une somme, la thèse de doctorat d’État, sur les siècles passés de la civilisation arabo-musulmane. Cette thèse est publiée, dès 1975, chez Anthropos, sous le titre de Poétique arabe.

Il semble que la déception cruelle concernant le vécu dans l’Algérie indépendante ait reléguée dans l’ombre une affirmation d’algérianité ouverte – qu’il ne manque pas de rappeler néanmoins quand l’occasion se présente –, pour faire toute sa place à la défense de la culture arabo-musulmane dans sa profondeur. Ce vécu algérien dévié est, en quelque sorte, compensé par un investissement fort dans l’arabité érudite : doter la culture arabe des mêmes armes que celles des cultures « développées » ; faire re-découvrir les textes anciens et en montrant la charge subversive ; faire connaître la modernité arabe. C’est une véritable mission qu’il se donne. Et pour accroître la difficulté, ne pas céder sur le plan de la laïcité dont il est un défenseur.

Bencheikh instaure un dialogue musclé entre le « nous » des autres Arabes – et les nations si décevantes avec leurs pouvoirs politiques s’effacent au profit d’un ensemble civilisationnel – et le « vous » des Français qui acceptent l’aventure de la découverte de l’autre. Une grande part de sa vie jusqu’à sa mort en août 2005 sera consacrée à tenter d’intéresser des intellectuels du monde arabe à une vraie connaissance de leur patrimoine et les intellectuels français à une connaissance qui ne se contente pas des acquis de l’orientalisme. Ainsi érudition et poésie se partagent son champ d’intervention. Avec Les Mille et une nuits ou la traduction de différents poètes arabes contemporains dont Mahmoud Darwich, Jamel Eddine Bencheikh trouve, en sa position d’exilé, un champ d’intervention qui investit la représentation de « l’Orient » en « Occident » pour la transformer et qui satisfait la soif d’engagement qui a toujours caractérisé ses démarches. Il échappe à la « nation » et s’installe, par le travail de traduction, dans une autre lecture de son patrimoine largement défini et dans un engagement à l’échelle du monde arabe.

Comme Sénac mais autrement et comme tant d’autres intellectuels et créateurs qui ont vécu dans la proximité la plus totale avec cette partie du monde qui n’en finit pas de subir et de faire subir violences et guerres, Bencheikh a oscillé entre l’écriture d’engagement et une écriture qui prenait distance et hauteur, cherchant l’équilibre qui, dans le poétique peut manifester le politique, entre l’aventure de la découverte de l’autre et la recherche d’un avenir. Sénac aussi bien que Bencheikh pourraient se retrouver dans cette affirmation de Mahmoud Darwich : « Comment distinguer alors ce qui et poétique de ce qui ne l’est pas ? La politique ne peut totalement disparaître du poème, de sa trame ou de ses marges. Chacun de nous est habité par un souci d’ordre politique. Aucun écrivain dans le monde ne peut dire en toute honnêteté : je suis totalement indifférent à la politique. Il est de la nature des choses que la politique existe, car il s’agit tout simplement de la lutte humaine pour la vie – ou la survie.
La vraie question est de savoir comment et pourquoi le poème, sans être politique, recèle une dimension politique » (Entretiens sur la poésie, 2006).