« La possibilité d’une chute hors de la réalité » : Alexander Kluge, Chronique des sentiments (livre 2)

La chute par inattention et toute fraîche réactualise les anciennes dont le souvenir s’est effacé, mais le scanner révèle les cicatrices. Alexander Kluge, cinéaste, juriste, écrivain, conteur, essayiste, animateur et producteur de télévision — impossible de lister complètement ses domaines — a ce don de passer du particulier, voire du biographique au général et inversement. Au fil de ses histoires nous rencontrons une grande partie de sa famille en remontant aux aïeuls, mais aussi de larges pans d’histoire insoupçonnés, cela part du présent au passé et inversement, puis mêle intiment les échelles du temps et de l’espace. Tout bien considéré, ce n’est pas plus déroutant que le maelstrom médiatico-politique qui nous assaillit tous les jours. Les brèches qu’ouvre Kluge dans ses histoires et dans leurs enchaînements et confrontations, tel un montage cinématographique provocant comme chez Godard des images intermédiaires, invisibles ou purement internes.

Il n’y a qu’à mettre son nez dans les nouvelles fraiches pour s’apercevoir que le deuxième volume de la Chronique des sentiments d’Alexander Kluge tombe à point nommé. Il n’y est pas seulement question de « chutes hors de la réalité », de « mondes engloutis » et d’univers parallèles, mais aussi du côté inquiétant et étrange qu’ils ont pour nous, traduit dans le sous-titre par l’inquiétance du temps (de : Die Unheimlichkeit der Zeit).

Comme le terme Unheimlichkeit est très difficile à rendre en français, nous pardonnons ce choix rappelant des traductions de termes heideggeriens. Il ne suffit pas de penser à ce que Freud résumait sous ce terme dans son article de 1919 : Das Unheimliche, qui a connu plusieurs traductions pour saisir les multiples entrées possibles, ce que l’anglais uncanny saisit encore le mieux. Si son positif heimlich désigne à la fois ce qui est familier — heim, c’est le chez-soi — et ce qui doit être caché, la négation devrait donc être ce qui est étrange et visible aux yeux de tous. Pour Freud, c’est le retour du semblable qui produit cette étrangeté. Tout en reprenant cette inspiration freudienne, Alexander Kluge l’élève comme une qualité du temps, l’inconfort que le temps provoque en nous, et celle du temps dans lequel nous vivons. Une intuition de Faulkner l’a condensé, à savoir que le passé n’est pas passé, qu’il n’a même pas commencé. Autrement dit, le passé est notre contemporain non seulement par le souvenir qu’il nous rappelle, mais aussi par ses possibilités abandonnées, laissées de côté, et qui continuent à nous hanter, par leur rumeur dans son sens premier, un bruit sourd des foules, dans l’atmosphère, qui remue selon Kluge depuis des « mondes engloutis ».

Depuis la sortie du livre 1 en traduction française, le public intéressé est habitué à ces histoires de volume très varié pouvant aller d’un paragraphe jusqu’à plusieurs pages, chacune comprenant une chute qui le plus souvent prend les protagonistes réels ou inventés au piège de leurs décisions précédentes, leurs fonctions trop grandes ou trop petites, leurs idées, leurs petites et grandes erreurs.

Prenons une histoire particulièrement engloutie qui est abordée par quatre aspects possibles. Quatre histoires entrecoupées par des digressions, qui ne semblent à première vue pas liées au même sujet. Toutes les quatre tournent autour de l’absence d’image du cadavre de Ben Laden (bien qu’une simple recherche sur notre moteur de recherche préféré nous convainc rapidement du contraire). Mais Kluge ne s’intéresse pas à ce phénomène prévisible à l’époque des sociétés hautement différenciées et celle de la circulation rapide des informations, il veut explorer le moment qui suit les heures de l’exécution, ou plus précisément le hors-champ de l’image divulguée à la suite de l’événement. Nous sommes censés y voir une séance de « télévision à la Maison-Blanche », où le QG américain, président et ministre des affaires étrangères compris, suit en live sur les écrans l’intervention militaire se déroulant des milliers de kilomètres plus loin. Tout ce qu’on y perçoit et aussi ce qu’on n’y voit pas — les écrans d’ordinateur dans notre champ de vision sont noircis, le grand écran qu’on imagine en face est dans le hors champ, cela nourrit notre imagination, ou « c’est précisément parce que personne ne vit [l’image en question] qu’elle se grava à tout jamais dans la mémoire du public sous des millions de variantes. »

(Official White House Photo by Pete Souza)

Et cela est arrivé bien avant que la photo prise par les Navy Seals trouve son chemin dans le Web. À la fois, les interprétations allaient bon train et les journalistes commençaient par légender la photo des personnes identifiables. L’histoire suivante touche à la position paradoxale du président muni des pleins pouvoirs, pourtant impuissant : il n’a aucune prise sur l’intervention qui se déroule en terrain étranger sans que les autorités locales aient été mises au courant. L’issue de l’opération militaire est très incertaine, et nous croyons déceler ce suspense dans la photo : Clinton, ne porte-t-elle pas la main devant sa bouche pour étouffer un cri ? Un geste légendé par des « Bamm ! » sur internet. La position du président semble exprimer un retrait, une envie de se cacher peut-être, tout en devant se rendre à l’évidence que son statut ne le permet pas. Cette histoire, Kluge la fait raconter par quelqu’un « en retrait de l’image », à droite, le fameux « John », identifié imparfaitement par des reporters : « un agent de la CIA », dont on ne voit que le bras droit replié devant son ventre. Dans le prolongement, on comprend désormais les histoires suivantes. Elles créent un lien historique entre Obama et des régents déchus, l’un ayant perdu sa flotte, trois autres leur vie, elles rappellent que l’issue heureuse pour Obama ne tenait qu’à un fil.

La décision prise de ne pas divulguer de photo de Ben Laden mort ne règle pas la question de sa dépouille. Voilà qu’entre en scène « l’homme de l’après-coup », en quelque sorte le nettoyeur, celui qui trouve les solutions dans une situation politiquement délicate : l’objectif déclaré est d’éviter de faire de Ben Laden un martyr, probablement avec une tombe officielle devenant lieu de pèlerinage. L’homme d’après-coup a tout prévu : faire le nécessaire pour que disparaisse le cadavre, même si la situation n’est guère la même que lorsque l’Armée rouge a pu dissimuler la dépouille d’Adolf Hitler. L’homme d’après-coup contacte à grande vitesse tous les gouvernements susceptibles de vouloir récupérer le défunt, leur laisse très peu de temps pour se décider, les réponses attendues doivent être négatives. La voie est libre pour couler le cadavre dans les profondeurs de l’océan indien. Ensuite, Kluge imagine un retournement hautement improbable. « Une équipe de dauphins » aurait fait dériver vers une plage somalienne le sac marin contenant Ben Laden, qui a été balancé du haut d’un hélicoptère, offrant par là à une équipe d’escrocs la chance d’une affaire inespérée. C’est ainsi que la momie de Ben Laden est entrée dans le circuit des œuvres d’art volées qui disparaissent régulièrement dans les coffres forts de richissimes collectionneurs se délectant de temps à autre secrètement de leur prise.

« L’artiste, expliqua Bernd Graff, était ici le HASARD QUI GOUVERNE LA TERRE, représenté en l’occurrence par les dauphins et leur curiosité, mais également par ce principe divin inscrit dans l’existence, qui veut que les martyrs “embrassent le monde du regard depuis les ailes de l’invraisemblable”. »

Halberstadt détruite

La fabulation chez Kluge mélange l’incroyable et le plausible, aussi faut-il se méfier des noms propres qui apparaissent telles des autorités citées dans un traité scientifique. Bernd Graff pourrait être une invention, un fantôme, mais il existe vraiment sans qu’on puisse être certain pour autant qu’il a dit ce que Kluge le fait dire. Pour ajouter une anecdote, lors de son passage parisien de promotion du volume deux, Kluge a rapporté un échange entre Freud et Einstein sur les raisons des guerres, qui s’il a bel et bien existé et est même publié ne tourne pas autour du différend évoqué par Kluge : Einstein aurait insisté sur la moralité qui pourrait nous éviter les guerres, tandis que Freud y aurait vu à la fois la raison pour laquelle les hommes mènent des guerres et pourquoi ils sont incapables de les cesser. Et à l’âge de l’aviation, c’est-à-dire de l’industrie destructrice volante, aujourd’hui pilotée à distance, il n’existe même plus la possibilité d’une capitulation.

Halberstadt détruite

Dans le premier volume de la chronique il y a deux grands ensembles sur la guerre 45 : « Heidegger en Crimée » et « Description d’une bataille », celle de Stalingrad. Ce sont encore des batailles terriennes, de chars, de troupes humaines, de boue et de froid. Dans le volume deux, nous reviendrons de la Russie en Allemagne, et montons dans les cieux avec « Le raid aérien sur Halberstadt le 8 avril 1945 », enquête qui a déjà été publiée en volume séparé et peut être considérée comme le nœud gordien des récits de Kluge, âgé de treize ans et terré dans un abri aérien lorsque les bombes tombent sur sa ville natale. Il dit lui-même que cet événement résonne en lui comme un chœur interne, comme tous ces êtres qui continuent à raconter depuis ses entrailles ce qu’il ne découvre que progressivement en avançant dans ses récits. Il y a eu cette guerre en Crimée, il y a les noms des villes qui existent toujours, toutes ces époques sont reliées par une réalité souterraine, un continuum des choses, car même quand les traces des combats ont été recouvertes par la nature ou par des constructions humaines, les cadavres, les débris continuent à vivre leur vie et mort au sous-sol. Je me souviens des longs travellings de Straub-Huillet qui ne disent pas autre chose, ou encore Einar Schleef :

« Pour écrire, Schleef se référait à des voix qu’il entendait. Les morts lui dictaient ses textes, disait-il. Voix entendues de la mère, du père, du monde, des souffleurs. Ce sont surtout les voix des guerres de Paysans allemands qui sont audibles. Les textes de propagande de la RDA défilent comme des ombres derrière ces textes authentiques, tout comme ils accompagnent les textes de l’histoire présente. Un chœur se forme ainsi en permanence. Qu’est-ce qui échoua à ce point en novembre 1918 ? Impossible d’y répondre. L’effet des meurtres de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht en janvier 1919 se fait toujours sentir aujourd’hui. Depuis, il n’y a plus d’espoir simple. »

Schleef selon ne fait pas seulement ces voix englouties dans son théâtre, il réhabilite à cet effet le chœur du théâtre antique tombé en désuétude, aussi une manière de reformer des liens rompus entre l’individu et le collectif, le présent et le passé. Il s’agit de rétablir un équilibre perdu ou constamment menacé.

L’enquête de Kluge sur l’anéantissement de sa ville natale est minutieuse et menée de sorte qu’elle ne puisse servir une histoire revancharde qui classerait ce genre d’attaque dans les « bombardements de l’impérialisme américain ». Par ailleurs, Kluge l’a dit lui-même, il n’aurait jamais pu écrire cette histoire de sa ville rasée à 80 % sans raconter l’histoire du camp de travail forcé (Langenstein-Zwieberge) qui se trouvait à proximité, tristement célèbre pour ce que Kluge appelle « l’anéantissement par le travail », un double anéantissement, car le travail qui les détruisait devait fournir les pièces pour l’arme miracle, la fusée V2 armée d’une tête explosive. Son histoire traduite par « La casse par le travail » (Verschrottung durch Arbeit) débute par des portraits poétiques du paysage, venant de Humboldt et de Goethe, pour aboutir sur les interrogations autour de la mémoire du lieu, les conflits idéologiques et archéologiques, d’où sort le mémorial érigé à la mémoire des victimes. Le plus souvent, et ce mémorial ne fait pas exception, cela débouche malgré toutes les bonnes intentions exprimées dans un « plus-jamais-ça » sur une banalisation du lieu, qui peut parfois paraître comme une humiliation supplémentaire des victimes. Adorno avait fustigé ce potentiel d’humiliation même dans des œuvres exigeantes comme celle d’Un Survivant du Varsovie de Schoenberg, compositeur qu’il admirait par ailleurs.

« Ultérieurement, des classes en voyage scolaire continuèrent à venir sur le site. On avait reconstitué les barbelés électrifiés, un mirador en bois. Des cars de retraités à destination des sites de Regenstein ou du Felsenkeller (de quatre ou cinq cars à chaque fois) faisaient également un crochet par le mémorial. On pouvait se faire une idée assurément imparfaite de la vie et de la mort d’une minorité persécutée, ou dans la fraîcheur de l’atmosphère déambuler sur les dalles de pierre. De quoi au moins donner l’envie de prendre un café. »

« Et puis les touristes », comme l’annonce film de Robert Thalheim en 2007, qui met en scène l’embarras d’un jeune Berlinois venu faire son service civique à Auschwitz auprès d’un rescapé du camp. Petit à petit, le passé douloureux apparaît sous les épaisses couches du commerce touristique autour du camp. C’est aussi ce dont parle Kluge malgré ce dénouement laconique : l’intégration dans le circuit touristique d’une forteresse médiévale (Regenstein) et d’une cave troglodyte du XIXè siècle (Felsenkeller) — en passant soit dit que le travail soigné sur les références dans les nombreuses notes en bas de page est remarquable. Pour revenir aux bons et mauvais mémoriaux, la mémoire se reconstitue malgré eux par de petits bouts épars. Ceux-ci se fraient leurs chemins patiemment à travers toutes les dalles de béton et les envies d’un café.

Cela doit se faire sans mots, on connaît la pauvreté des inscriptions censées servir d’avertissement contre la barbarie : “Personne n’a le droit d’oublier, personne ne doit oublier pour l’amour de la vie et de l’humanité.” (Inscription sur le mémorial de Langenstein-Zwieberge) En lisant Kluge (ou en l’écoutant – cf. plus haut) on sait aussi que le recours à la moralité n’empêche ni la guerre ni la violence, et c’est au nom de la vertu morale que Robespierre fait marcher la guillotine. « Ils étaient d’avis qu’en l’absence de cette foi, la vertu républicaine dépérirait. », écrit Kluge dans une autre histoire, qui déplore la disjonction entre cette position de terreur au nom de la foi en la raison et les esprits critiques capables de neutraliser les bourreaux en « harcelant de douces paroles le crieur plein de haine, ou lui chatouillant le cou avec le poignard de Brutus ». Au lieu de cela, ils se sont retirés dans “leurs jardins d’esprit” laissant la voie libre à la terreur des défenseurs de la foi en la raison.

Au début de cet article, j’ai cité Kluge qui déplorait un « cerveau bien mal en point » après la chute provoquée par l’inattention et les normes de hauteur de trottoir dans la Nouvelle-Angleterre. Étant donné que cela pourrait être une allégorie du Titanic sur lequel nous sommes embarqués et comme paralysés par la recherche des issues de secours, il nous reste pourtant une consolation.

Dans le film qu’Alexander Kluge a fait sur les travaux d’Anselm Kiefer, les deux interlocuteurs résument que nous pensons bien plus avec et à travers nos intestins qu’avec notre cerveau. Par ailleurs, les intestins reproduisent la même structure : les intestins contiennent entre six et huit kilos de bactéries et de virus, qui ne pensent pas seulement avec nous, mais qui nous survivrons. Notre corps est juste un hôte qui leur propose un refuge.

(tout au début, mais en allemand)

Et il nous reste aussi l’espoir que « LA RÉVOLUTION EST UN ÊTRE VIVANT PLEIN DE SURPRISES », ensemble d’histoires d’un optimisme bien klugien que je vous laisse découvrir par vous-mêmes dans ces mille pages foisonnantes.

Alexander Kluge, La chronique des sentiments (livre 2) – L’inquiétance du temps, édition dirigée par Vincent T. Pauval, textes traduits par Anne Gaudu †, Kza Han, Herbert Holl, Arthur Lochmann et Vincent Pauval, éditions P.O.L, 2018, 1184 p. 39 € — Lire un extrait

Vidéo : Anselm Kiefer, Alexander Kluge, Der mit den Bildern tanzt / Dancing with Pictures, DVD Suhrkamp, allemand, sous-titré en anglais, 2017, 22 €

Projection des deux tiers suivants du film, après une première partie samedi dernier,  samedi 6 octobre 2018 à 10:30 à l’Arlequin