Jean-Philippe Cazier : Théorie des MultiRêves, par Lucien Raphmaj

 

« A l’intérieur de chaque rêve il y a d’autres rêves fantomatiques, là où la lune se lève, Terre blême comme un fantôme sans nerfs, sans géométrie, sans chair autre que l’air. A l’intérieur de chaque rêve un fantôme est présent, vivant et mort. »

Théorie des MultiRêves est un livre de rêves loin du récit de rêve, loin de la théorie et de l’interprétation du rêve, loin de la narration et de ses constellations fixes. Que reste-t-il dans ce vide, dans cette obscurité du cosmos qui nous est seule laissée pour évoluer dans un espace privé de repères ? Une écriture – une écriture de visions et d’images oniriques comme autant d’étoiles errantes et aberrantes, de comètes aveugles venant déployer un espace inconnu, multiforme, autour d’elles, et cet espace soudain créé, insaisissable, est l’espace mutant, littéraire, des « multirêves ». Objets imaginaires, ces « multirêves » traversent la notion jumelle de « multivers » avec des rayons invisibles et nous amènent dans un ailleurs instable. Ce livre n’est pas obscur, n’est pas tourné vers la noirceur parce que la vraie vie serait ailleurs, dans les rêves, mais plutôt parce que les vrais rêves sont ailleurs que dans la vie. Pas dans nos rêves mais dans un ailleurs aussi inatteignable que le sont les autres univers. Nous n’avons ici ni une théorie ni une narration mais ce point extrême où la théorie et l’imaginaire se rejoignent en une écriture.

Ceci prend un sens tout particulier une fois remis dans le contexte de création de ce livre, celui de la collection « Contes illustrés pour adultes » aux éditions Dis Voir, faisant travailler un écrivain à partir d’un texte scientifique, auquel se mêle le travail d’un illustrateur. Théorie des MultiRêves est ainsi une triangulation entre une matrice scientifique (l’introduction au « multivers » par le cosmologiste Aurélien Barrau), un écrivain (Jean-Philippe Cazier) et un illustrateur (Andréas Marchal). Mais cette triangulation ne localise aucun univers connu. Certes, Lovecraft est le Nom central autour duquel s’organise « La théorie des multirêves », et fort de cet imaginaire on s’attendrait à voir s’étendre des tentacules hors des ténèbres et sourdre des mélopées innommables nous emmenant dans des dimensions parallèles. Quelque chose qui nous rappellerait les angoisses du Bureau des atrocités de Charles Stross. Mais cette « théorie des multirêves » contée dans le texte par un certain John Lovecraft-Carter dissout peu à peu toutes les trames de l’univers de Lovecraft, celui-ci étant à son tour dissout dans son propre nom, sans identité, fiction hybride, trou-noir nominal.

Les interprétations ne peuvent qu’approfondir le mystère face auquel nous met le texte. Est-ce un manuel improbable d’onirologie cosmique ? Un exemple d’un multivers où Lovecraft a fusionné avec sa fiction (Randolph Carter) et mène un discours poétique nouveau, brûlé aux flammes de l’éther ?

J’aime y lire plutôt un écho de l’expérience du multivers dans l’écriture : ce vertige de faire face à l’impossible, à l’impensable, à l’infigurable. Car si le multivers est l’expression extrême des limites de notre compréhension du cosmos, le texte de Jean-Philippe Cazier nous fait éprouver ce que l’écriture fait à ce multivers une fois passé dans le monde des mots – ce que livre aussi les illustrations, fragmentées, pleines de créatures aux visages traversés de mondes.

© Andréas Marchal

Le multivers, ici, n’est plus le multivers, loin de toute spéculation, de toute hypothèse, de toute réfutabilité : le multivers – par un anagramme merveilleux – se pluralise et devient les multirêves, défaisant toutes les utopies. (« Aujourd’hui se pose cette question : ne devez-vous pas admettre une dissémination totale à travers la nuit et les rêves, la nature fondamentalement onirique et plurielle de l’univers dont la chair serait celle de milliards de rêves »).

C’est une des lignes de fuite qui s’offre à nous à la lecture avant de disparaître. Le livre serait la mise en échec de ce que l’on attendrait avec l’enjeu scientifique du multivers mêlé à la fiction littéraire, double mouvement nous portant à l’aventure – aventure de la science, aventure de la fiction. Utopie double qui se voit compromise. Il n’y aura pas d’unité du récit, pas d’unité de la science, mais des fragments de la « théorie des multirêves » et des fragments du multivers. Le même mouvement anime le texte de Jean-Philippe Cazier que celui que l’on constate dans la critique épistémologique d’Aurélien Barrau dans ses écrits contre une science souveraine, unitaire, gardienne ultime de la vérité (cf. La vérité dans les sciences, Dunod, 2016), comme la pointe de l’interrogation « vers un relativisme cohérent et exigeant ». L’éclat des mots de Jean-Philippe Cazier vient confirmer de la manière la plus belle le refus de faire une fiction de science-fiction qui illustrerait la théorie des multivers par le récit et l’image, refusant de faire un conte homogène à partir d’une idée scientifique et d’un discours qui révolutionne justement aussi la façon d’écrire.

Refusant de composer ainsi des « mondes parallèles » où les variables sont infinies, Théorie des MultiRêves étoile et atomise le sens. Elle soustraie son discours « théorique » à toute autorité, elle ouvre à la pluralité fondamentale de la parole poétique. On ne s’aventure pas dans un multivers chatoyant de mondes exotiques mais, au contraire, on touche au multivers comme de manière négative, en creux, par inférence, en restant toujours dans notre univers mais avançant dans une « autre nuit » chère à Blanchot, retirant des repères à notre univers pour nous faire imaginer l’inimaginable de ce multivers sur lequel nous n’avons qu’un éclairage paradoxal, une lumière noire, ouvrant l’abîme en nous – dans les rêves – plutôt qu’ouvrir sur des ailleurs utopiques.

Cet enjeu de faire sentir le multivers en négatif, le faisant apparaître dans sa disparition, dans ce qu’il fait disparaître notre monde par une lumière noire inédite, n’est pas sans écho avec l’investigation scientifique actuelle. C’est dans le « point froid » du fonds diffus cosmologique – lumière disparue et pourtant observable née du Big Bang –  que pourrait se lire la trace de cette rencontre avec une autre « bulle » d’univers. Le multivers ne se donnera dans ce livre que sous le spectre de l’écriture, dans l’expérience de pluralisation, d’espace négatif et aveugle, nous renvoyant à l’infini à notre propre monde, à nos propres limites et nos propres conditions d’imagination (« notre monde se divise sans cesse en une multitude de rêves-univers, tous divergents, et chacun – qui serait un rêve de lui-même, une version possible de lui-même, une version possible de lui-même à l’intérieur d’un rêve »).

A cet égard, il est important que le livre s’écrive dans la personnalité fusionnée de « John HP Lovecraft Carter », reprenant le patronyme de l’écrivain et de Randolph Carter, héros du cycle du rêve (Démons et merveilles), cycle sûrement moins connu des lecteurs que celui du « Mythe de Cthulhu ». Car, dans cette fusion, se dit non l’hybride augmenté – l’auteur et sa créature –, la fantaisie, mais, paradoxalement, la perte, le pur travail du négatif. Au monde onirique de Lovecraft, à ses topologies précises des contrées du rêve et à l’écriture raffinée de Randolph Carter, se substitue un « multivers » sans lieu assignable, un rêve sans cesse diffracté dans un autre rêve, et des personnages sans visages. Les personnages se vident : « Sans nom Randolph Carter est le nom d’un caméléon, pures hallucinations accumulées dans l’espace onirique d’un corps. Comment le désigner ? ».

Il est moins question de vulgariser en un conte scientifique, de montrer les enjeux et les possibilités du multivers à la manière d’une fiction spéculative, que de transfigurer ce multivers en lui faisant perdre visage, de le disséminer dans le rêve plutôt que de le faire produire un pullulement énorme, atroce, de fictions. Le texte de Jean-Philippe Cazier creuse le multivers jusqu’à la surface lisse de visagéité que serait une surface lunaire (« Visage d’ombre sans visage. D’autres « choses » avaient commencé à masquer les longues étoiles arachnéennes, comme si une multitude d’entités avait silencieusement battu des ailes »). Visagéité deleuzienne, réduite à une équation de ronds et de surface, rejoignant la vision du Zarathoustra endormi des premières lignes disséminées dans tout le texte : « terre blême comme un fantôme sans nerfs, sans géométrie, sans chair autre que l’air ».

Ainsi, le cœur du projet se dit, discrètement, dans une note de bas de page de « la théorie des multirêves ». Les traits de Randolf Carter et de Lovecraft n’ont pas fusionné dans une mutation, ils se sont annulés, se sont effacés, et c’est de cet effacement dont ce texte témoigne dans un « idiome fantomal » : « Effacer c’est l’écriture » écrivit John Lovecraft-Carter. Dans son livre le plus étrange – étranger -, Das sensible Chaos, Lovecraft affirme qu’écrire, c’est effacer : « Effacer, c’est l’écriture ». Il ajoute « C’est comme mourir » (…). Lorsqu’il écrit « Je suis mort », lorsqu’il écrit « le monde est devenu sable et vent », ce ne sont pas des métaphores. Ce ne sont même pas des mots (…). Écrire, c’est lorsque les mots disparaissent, s’effacent. « C’est comme mourir et errer, n’être plus qu’une errance à travers l’univers et la nuit, à travers la page ».

Ces pages laissent affleurer d’autres univers, et un blanchotement de la langue, une proximité scripturale avec Maurice Blanchot, l’auteur du « ressassement éternel », de « l’autre nuit » et de l’écriture comme travail d’une rumeur anonyme et murmurante, celle du Dehors et du Neutre. Sous Lovecraft pourrait se lire le nom effacé de Blanchot, innommé et pourtant bien présent, à tel point que dans ces lignes, par une merveilleuse porosité des multirêves, Blanchot semble devenir Lovecraft : « noire lumière, nuit venant d’en bas – lumière qui défait le monde : ressassement, murmure incessant » dit Lovecraft ».

Que le nom même de Blanchot soit effacé par l’écriture disant la nécessité d’effacer, de perdre visage, de perdre le nom, est d’une grande douceur. Blanchot tentaculaire, trou noir, représentant lui-même un peu ce « défaut d’origine » où se trouve l’exigence selon lui de l’œuvre d’art : « tout art tire son origine d’un défaut exceptionnel, toute œuvre est la mise en œuvre de ce défaut d’origine » (Blanchot, « A toute extrémité », Le livre à venir, Folio, p.148). Et l’on pourrait à profit poursuivre sur l’esthétique développée par Blanchot à partir de Mallarmé, rapprochant « L’espace poétique et l’espace cosmique » dans un univers « vide infiniment mouvant », citant le « Toast funèbre » qui résonne particulièrement avec la Théorie des MultiRêves de Jean-Philippe Cazier : Le néant à cet Homme aboli de jadis / « Souvenir d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre ? » / Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s’altère, / L’espace a pour jouet le cri : « Je ne sais pas ! »

A côté de la méta-fiction, des labyrinthes sur la relation au multivers et au vers, Théorie des multirêves est un texte habité – c’est-à-dire voué à errer – par la poésie. C’est tout un jeu d’images, de miroitements effaçant, diffractant cependant les mêmes obsessions qui se lisent et tentent d’approcher ce qui serait une « esthétique de la nuit ». S’il y a un centre se déplaçant dans le livre, c’est bien l’ouvrage Das Sensible Chaos que John HP Lovecraft Carter aurait écrit, et dont un fragment nous est donné à lire : « Créer une esthétique de la nuit. Comprenez-vous ce que cela signifie ? Je voulais écrire comme un archipel d’étoiles. Et, en un sens, c’est ce que j’étais. Un archipel d’îles-étoiles, de galaxies-et-rêves-noirs. Le cosmos devenait une poétique, l’écriture passait d’une étoile à l’autre, d’un soleil à l’autre, d’un rêve à un autre rêve. Il s’agissait d’errer, d’errance. Errer à travers l’errance infinie de l’univers avec toutes ses diasporas, ses métissages, ses planètes-étoiles, ses nébuleuses-étoiles ».

Le ciel devient vide. Où des loups ne hurlent pas mais hantent. Les rêves sont des étoiles. Ils brillent le jour et la nuit (« Pour chaque rêve une étoile brille dans l’espace »). Est-ce Giordano Bruno qui disait : « Ô que faudrait-il d’univers pour y accueillir les atomes errants de nos rêveries ? » ou bien Jean-Philippe Cazier, ou bien moi, ou bien vous, échangés dans le désordre du temps et de l’espace, dans l’obscurité du rêve ? « Le silence comme une herbe invisible, fragile, avait tout recouvert »…

Lucien Raphmaj

Jean-Philippe Cazier, Théorie des MultiRêves – Une enquête cosmo-onirique de H.P. Lovecraft, illustrations d’Andréas Marchal, éditions Dis Voir, 2017, 112 pages, 25€. Le livre paraît simultanément dans une traduction anglaise (USA) de Jeffrey Zuckerman, éditions Dis Voir, 2017.