Petit précis littéraire : Tao Lin

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Tao Lin : Écrivain américain vivant, né à Alexandria en 1983. Auteur de 2 romans, 1 poème et 1 novella (pour l’œuvre traduite, car il est bien plus prolifique !).
S’il n’aime pas forcément qu’on lui rappelle que Bret Easton Ellis l’a qualifié de « styliste le plus doué de sa génération », Tao Lin n’en reste pas moins fidèle à cette description élogieuse. Quand BEE photographiait la fin du siècle avec l’emphase et la violence qu’on lui connait, Tao Lin décrit la génération Y et le début du 21e siècle d’une façon presque durassienne : il parle de ce qui n’est pas tout en essayant d’être. Marguerite qui aurait gobé trop d’ecstasy et acheté un iPhone.

© Christine Marcandier
© Christine Marcandier

C’est qui ?

Un pur produit de la génération Y, si l’on veut. A l’aise avec les réseaux sociaux (il a sorti un recueil de Tweets, non traduit en VF), addict à son iPhone ou son Mac, Tao Lin a également créé une maison d’édition indépendante Muumuu House et co-fondé une boite de production indé nommée MDMA Films. Né de parents taïwanais, Tao Lin écrit depuis longtemps, encouragé par ses professeurs de la New York University où il a décroché un diplôme de journalisme. S’il écrit des romans, des articles, des novellas, il est également poète et dessine de magnifiques mandalas, comme il en montre souvent sur son Instagram. Et il semblait qu’il ait un chien assez moche, de genre caniche assez grand et blanc.

Tao Lin sur Instagram @mtgjdfjdfgukkhddtyhcffghhvdfyg
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Il parle de quoi ?

De la vie quotidienne, de drogues, de courses bio, de désir et d’ennui. Une chape d’ennui pèse sur les romans de Tao Lin. Ses personnages semblent presque se traîner dans un quotidien plutôt confortable mais vivent dans une anxiété permanente, latente, dévorante. Si l’on observe bien, et qu’on le American apparelramène encore une fois à son parrain BEE, il prolonge l’univers d’incertitude et d’angoisses sociales qui sous-tendent la prose de BEE. Car, au fond, ses personnages plus ou moins psychopathes et bourrés de coke sont des angoissés de la première heure, terrifiés par la réussite, l’argent, le paraître. Chez Tao Lin, les sentiments se sont calqués sur l’époque qui les voit évoluer. Les années 2000 signent l’avènement de la surconsommation et du vide existentiel intersidéral.

Apple, American Apparel, Starbucks, Urban Outfitters… ça vous parle ? Normal, nous vivons dans un monde de marques, un monde de consommation où l’habit ne fait pas le moine mais signe une appartenance. Je mange bio et végétarien et j’ai un iPhone et des boxers American Apparel, je suis dans mon époque, je suis en vie, là tout de suite.

Il faut contrer l’anxiété ambiante, et pour ça, il y a la drogue, omniprésente chez Tao Lin, de façon naturelle, presque. Désacralisée, elle devient une composante comme une autre du quotidien : Ritaline, MDMA, herbe, et médicaments divers plus ou moins détournés. Les groupes de jeunes naviguent et tanguent, ils ont des projets artistiques, ils évoluent entre eux, baisent, tombent amoureux, parfois. Essaient de grandir dans un monde dont ils maitrisent les codes jusqu’au dernier Tweet mais dans lequel ils ont du mal à faire advenir leurs aspirations.

taipeiAinsi, dans Tai Pei, Tao Lin raconte une tranche de la vie de Paul, écrivain à petit succès qui se sort tant bien que mal d’un échec amoureux, entame une autre histoire, navigue entre plusieurs projets artistiques et des copains aussi défoncés à la MDMA que lui.

Vol à l’étalage chez American Apparel raconte deux ans de la vie d’un auteur qui se prépare des smoothies et va voir des films et puis sort et puis, ben voila…

Ce qui compte chez Tao Lin, ce n’est pas le sujet de ses écrits, c’est la façon dont il balade ses personnages sous nos yeux, nous montrant qu’il maîtrise parfaitement son monde. En ce sens, ses romans se ressemblent un peu les uns les autres, sans pour autant se plagier.

Pourquoi c’est bien ?

Parce que c’est la vie. La vraie, en quelque sorte, la nôtre puisque les référents identitaires sont les mêmes. Tellement appuyés qu’ils en deviennent intemporels. Les marques, par exemple, deviennent plus que des repères culturels, elles se transforment en points de repères futiles et presque tristes, comme si les enseignes à marques étaient des veilleuses rassurantes dans nos nuits erratiques.

TCCLes personnages sont des gens normaux, avec des problèmes normaux, saisis dans les instants les plus normaux de leur vie. C’est là que certains critiques reprochent à Tao Lin d’être ennuyeux. C’est vrai, on vit déjà comme ça, pourquoi LIRE notre vie ? Parce qu’il y a le style de Tao Lin. Ce style étonnant, d’une froideur absolue et d’une précision presque clinique. Les plus petites pensées fugaces qui vont nous traverser sur un détail, un geste, une intonation, une question anodine à une soirée, Tao Lin compile, recycle, ressort et articule avec une aisance époustouflante. On se rend alors compte du point auquel on ne fait pas attention, du point auquel on va vite, pressés comme des hamsters en cage. On réalise la portée potentielle de tout ce qui pourrait sembler anodin, et c’est là qu’on se dit qu’il y a bien un métier d’écrivain.

Ce qui compte, ce n’est pas ce qui est raconté, c’est comment c’est raconté. Avec son écriture chirurgicale, Tao Lin parvient à faire ressortir des sentiments, des émotions, des ressentis familiers. Il nous met en face de nous mêmes en nous montrant comment évoluent des gens comme nous. En pointant le mal du siècle, l’anxiété et l’absence de désir, Tao Lin décrit les artifices nécessaires à la survie, à l’évolution : le sarcasme, la distance, l’absence d’empathie, la désinvolture. Il faut combler le vide, par la drogue, le cul, les smoothies. Il faut avancer, devenir adulte, accomplir des trucs, tenir debout. Faire comme si on comprenait quelque chose et s’intéressait vraiment à ce qui nous entoure.

Et puis si vous n’êtes pas comme eux, n’aimez ni Apple ni Starbucks et détestez Twitter, eh bien, vous comprendrez tout simplement à quoi ressemble l’espace temps d’une génération dite Y plutôt mal dans ses pompes et qui essaie de faire au mieux.

Il faut lire quoi ?

Il faudrait tout lire de Tao Lin, même s’il peut agacer. Chacun de ses livres étoffe la dimension d’observation documentaire de l’époque tout en conservant le même univers et le même type de protagonistes. Il parait que les journalistes ne devraient pas être subjectifs, mais mon préféré est Tai Pei, même si BEE le trouve ennuyeux.

C_Richard-Yates_8509Tao Lin appartient à une nouvelle génération d’écrivains que l’on pourrait qualifier de « post BEE » (je viens d’inventer le terme, merci de me citer à chaque fois et de m’envoyer 1€ par paypal dans la foulée), plus encore que post moderne. Agaçant, surdoué, brillant, il extrait l’essence de notre quotidien avec une simplicité déroutante qu’il déploie au fil de ses romans. Nous nous projetons forts, à l’aise, en adéquation avec notre époque, mais nous ne sommes que des tigres de papiers, fragiles et soumis à tous les courants d’air existentiels. Et ce ne sont pas nos iPhone et salades bio qui vont changer quoi que ce soit à notre anxiété !

Bibliographie – en français (bien sûr il y en a plus en VO, comme on peut le voir sur son site internet, y compris des espèces de ebooks conceptuels)

Thérapie Cognitive du Comportement (Cognitive Behavioral Therapy, Melville House, 2008). Le Diable Vauvert, 2012. Traduction de Charles Recoursé

Richard Yates (Richard Yates, Melville House, 2010). Le Diable Vauvert, 2013. Traduction de Jean-Baptiste Flamin

Vol à l’étalage chez American Apparel (Shoplifting from American Apparel, Melville House, 2009). Le Diable Vauvert, 2014. Traduction de Charles Recoursé

Tai Pei (Tai Pei, Vintage Books, 2013). Le Diable Vauvert, 2014. Traduction de Charles Recoursé

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