La quatrième de couverture de l’ouvrage récent de Laure Lévêque, Jules Verne, un lanceur d’alerte dans le meilleur des mondes, explicite sans ambiguïté le projet de ce livre plein de vigueur, d’informations précises et d’analyses d’une œuvre qu’on a trop facilement rangée dans la catégorie des œuvres pour la jeunesse, portée par un positivisme à tout crin.

Amandine André et AC Hello photo : JP Cazier
Amandine André et AC Hello photo : JP Cazier

Amandine André et A.C. Hello font partie des nouvelles écritures du champ poétique contemporain, un champ où elles s’inscrivent et qu’elles redéfinissent de manière singulière – quitte à s’interroger sur leur appartenance à quelque chose qui serait la poésie.
Rencontre et entretien fait de croisements entre la littérature, la politique, la performance, la langue et ses dehors, la danse, la lecture, Danielle Collobert, la bibliothèque verte, Deleuze ou Bukowski.

s’arrêtera donc Pierre Bayard ? Au terme de son nouvel essai critique et paradoxal, le voilà qui nous propose l’association d’écrivains à la gestion des affaires publiques. Ce qui placerait évidemment la littérature et ses enseignements au cœur même de la gouvernance. Proposition assez folle et peu platonicienne mais qui se soutient chez le critique de preuves et d’arguments tous impressionnants.

Kraken

Certains livres comptent plus que d’autres. Il est souvent difficile d’en expliquer la raison, surtout lorsqu’elle touche à une forme d’intimité devant laquelle l’objectivité reste désarmée et muette. Marcel Proust n’était pas étranger à ce sentiment, et il l’éprouvait sans doute mieux que tout autre puisqu’il en cerna l’insaisissable essence dans l’expression « famille d’esprit ». À partir de cette idée, tout trouve son sens et son équilibre. Les livres qui nous touchent le plus sont ceux avec lesquels s’établit une communion naturelle, ceux que l’on a l’impression de comprendre au-delà des mots dont ils sont composés, ceux qui semblent nous comprendre mieux que nous saurions le faire nous-mêmes. Ces livres laissent l’impression d’avoir toujours été présent au cœur de notre être, à une place laissée longtemps vacante de notre bibliothèque intérieure ; ils font résonner des cordes dont la sensibilité ne paraissait posséder d’expression que pour nous-mêmes et que nous avions renoncé à faire vibrer autrement, ils nous tendent une main amicale extraite d’une région d’autant plus inconnue de notre conscience qu’elle n’est localisée nulle part ailleurs que dans l’angle mort de nos vies. Le Chant du Kraken de Pierre Pigot fait partie de ces lectures qui allument une étincelle dans les abysses de notre identité, là même où nous ne pouvions imaginer autre chose que l’obscurité.

« Nous ignorons pourquoi les baleines et autres cétacés effectuent parfois ces sauts stupéfiants au-dessus des mers et des océans, mais les hypothèses ne manquent pas, elles se renforcent même du seul fait que la question n’a pas été tranchée. On dit qu’elles bondissent dans les airs pour déglutir, se débarrasser de leurs parasites, communiquer, séduire en vue d’un accouplement, pêcher en gobant, chasser en catapultant, fuir des prédateurs sous-marins comme l’espadon ou le requin, s’étirer, s’amuser, en imposer, ponctuer un message, une attitude. Aucune de ces explications ne convainc : fâcheusement partielles ou intolérablement saugrenues, toutes ont été contestées. Comme c’est le cas face aux grandes interrogations métaphysiques, elles semblent toutes buter contre l’étroitesse du cerveau et de l’imagination qui les échafaudent. La question serait-elle insoluble ? »

James

Le cocktail surgit dans l’histoire de l’humanité à l’heure où s’éveille le poème en prose. De fait, c’est en 1836 qu’un pourtant romancier Fenimore Cooper l’introduit dans un de ses fougueux romans pour désigner un breuvage aux mixtures d’alcool multiples mais en en parlant avec des accents qui sont ceux que prendra, les mêmes années, Aloysius Bertrand pour ses Gaspards de la nuit. Car le cocktail sera vite l’illustre allégorie des Gaspards de la nuit, s’offrant par sa conjugaison de liqueurs, d’aromates et de fruits savamment dosés l’expression la plus libre et la plus matérielle, sous le jour de la contingence, de l’éclatement des genres, de la circulation d’une forme dans une autre, la boisson la plus littéraire parce que, celle d’entre toutes, qui vit de cette hybridité.

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Jean-Clet Martin est l’auteur de nombreux livres souvent consacrés à d’autres penseurs – philosophes, artistes, écrivains – qui sont aussi des intercesseurs pour sa propre pensée. Si le travail de Jean-Clet Martin affirme volontiers de l’admiration pour tel ou tel autre, il développe également une pensée singulière par sa forme, ses motifs, ses concepts : pensée du nomadisme attentive aux singularités, aux paradoxes que le monde ne cesse de créer – monde de l’art, de la philosophie, de la littérature, mais aussi monde des matières, des technologies, des animaux, des signes énigmatiques que la pensée aurait pour tâche de cartographier et d’expérimenter.