Comment nomme-t-on aujourd’hui ce qu’on appelait un “papier” au temps où les frappes des machines étaient vraiment sonores ? Écrivant ces mots, je me désole d’entendre ces petits sons produits par le clavier d’ordinateur et les recouvre aussitôt d’une musique qui a la propriété de se mêler agréablement aux sons du dehors, aujourd’hui printaniers, et aux bruits des pages qu’on tourne. Parfois, c’est Schubert (Rosamunde) ; d’autres fois, Morton Feldman (Rothko Chapel) ; ou encore Cat Power, mais cette dernière en solo : Speaking for Trees, délicat bruissement, au bord du silence (pour ne pas dire : du précipice), où la voix semble d’autant plus juste qu’elle s’avère fragile. Une fois ces matériaux sonores et musicaux correctement mixés, c’est-à-dire se faisant oublier tout en apportant cette énergie mystérieuse qui permet d’avancer sans se rendre compte que le temps passe, des voix surgissent – prennent corps. Et quand leur présence devient manifeste, on est aussitôt téléporté sur le Terrain vague, cette autre scène où l’on touche concrètement les matières, comme on ramasse des morceaux de poterie ou des flèches brisées à terre.

Pour reprendre une phrase de Pierre Michon que cite Johan Faerber, le Grand écrivain c’est « l’épuisant cinéma du génie », une manifestation et mise en scène de l’auteur par lui-même. La pose pourrait être seulement « ubuesque et mégalo » (Michon toujours), en cela divertissante, si elle ne prenait pas, trop souvent, des accents nationalistes. C’est cette fabrique que décrypte Johan Faerber, celle d’un Grand écrivain que le public, les médias comme la politique — voire l’enseignement et l’édition — appellent de leurs vœux, dans un essai décapant qui paraît aujourd’hui et que nous présente son auteur dans un grand entretien.