Après un premier roman paru chez Gallimard sous un nom de plume, Anna Méril signe de son vrai nom Les Fruits rouges, aux éditions Le nouvel Attila. Ce récit comble l’absence de littérature sur la fausse couche (terme revendiqué par l’autrice). Et parvient à trouver la fréquence d’une perte encore peu audible.
Divisé en deux parties, « Eaux » puis « Ravines« , le récit d’Anna Méril est tout entier tourné vers l’expérience de la perte, relatant « ce qui germe et ce qui fane, ce qui se décompose et ce qu’on en fait, les débris, les restes, les chutes, de corps, de textes, de tissus« . En portant son attention sur « ce qui reste quand on taille ponce ou gomme, sur quoi l’on souffle d’ordinaire », l’autrice creuse le sillon de sa fausse couche précoce.
« Eaux » dure une semaine. Une semaine rouge où l’autrice est alitée, entre l’humidité de ses draps et de sa baignoire, dans son appartement des Lilas, seule. Tom, son compagnon, est parti en tournée. Elle n’a pas souhaité l’en empêcher et peut-être que la perte de ces eaux sanglantes était un deuil à vivre en solitaire. Nous comprenons le naufrage dès les premiers mots. « C’est un samedi de novembre », un matin où la petite tâche apparue rose au fond de sa culotte la veille, est devenue rouge. Une couleur qu’elle se refusait d’aimer, et qui devient l’esquisse de la catastrophe à venir. Car tout ce que dit le sang est vrai. Et sa présence atteste d’emblée l’épreuve à traverser.
L’écriture d’Anna Méril parle par en dessous de la peau, avec granularité. Avant ce samedi de novembre, et durant l’intervalle qu’ont duré ces cinq semaines de grossesse, elle pensait que « la fille d’avant » était une fille sans enfant, ignorant que « la fille juste après sera aussi une fille sans. » La perte étant déjà logée dans son corps, opérant non comme un fantôme, mais une « chimère« . Cet embryon était une illusion, un mirage, par ailleurs bien mis en relief par le terme même de fausse couche qui,lui convient parfaitement. « J’aime que la fausse couche soit proche de la fausse joie. Fausse joie ne dit pas que la joie était fausse, fausse joie dit que la joie était bien réelle puis que le réel l’a trahie. Une marche loupée dans un escalier qu’on dévale.«
Proche de la chute, voire du grotesque, l’accablement est d’autant plus acide, que l’autrice aura été, au début de sa grossesse, « du bon côté, côté vie« . « Octobre me touche à peine, Sarah le remarque sans en connaître la cause : c’est le mois de la mort de ma mère mais je le survole. » Une mère dont la présence tisse l’ensemble de l’ouvrage. Depuis son bain où l’autrice regarde les volutes de sang dilué, elle se rappelle les conseils de sa mère : « le sang et tous les fluides corporels se lavent à l’eau froide, les autres taches à l’eau chaude. » Une mère « experte en taches et plus particulièrement en action détachante », une mère qui chaque jour « lessive le sol comme un assassin« , une mère qui s’est suicidée alors qu’Anna Méril était au Québec, et dont le deuil est entre chaque ligne. Pourtant, les draps ocre dans lesquels Anna Méril se pare durant l’écoulement du sang, elle ne les lavera pas. Elle les jettera, avec la longueur de ses cheveux qu’elle coupe. Deux parties d’elle dont elle se « sépare et qui resteront ensemble.«
Mais c’est dans la deuxième partie de l’ouvrage placé sous le signe des « Ravines », lits entourant les ruisseaux, que la matérialité de la fausse couche prend toute sa dimension. Anna et Tom ont quitté Paris pour les forêts du Morvan, et ont un fils nommé Charlie. Une grande fatigue oblige Anna, professeure de lettres, à prendre un arrêt maladie. La dernière fois, c’était trois ans auparavant, lors de sa fausse couche. Retrouvant son lit de solitude, elle repense à sa semaine rouge. Ne trouvant aucune trace d’une telle expérience dans la littérature, elle se met sur « la trace du rouge« . Anna Méril cherche alors l’existence de ce motif dans l’art, le trouve dans un texte de Marguerite Duras, aussi court que sublime, dans un tableau de Frida Kahlo, ou un poème de
Sylvia Plath. Elle tente une comparaison entre sa fausse couche à la filature ratée de Mary dans L’Auberge de la Jamaïque de Daphnée du Maurier. Mais son butin est maigre. Durant cette quête, jaillit le souvenir d’un soir de mai, alors qu’elle faisait son footing dans un parc, au Québec. Un souvenir traumatique. De ceux que l’on oublie pour s’en protéger. Souvenir qu’elle tentait de nommer au début du récit sans y parvenir. Mais peu à peu, arrachant de l’oubli les détails de sa fausse couche, Anna Méril fait remonter à la surface le viol dont elle a été victime, 15 ans auparavant. Lisez un récit sur la fausse couche puis se retrouver face à une ancienne affaire de viol. C’est comme recevoir une femme pour de violents maux de tête et s’apercevoir qu’elle a un fœtus fossilisé dans le corps, son bébé est de pierre.
Anna Méril pensait que le viol avait tous les atours d’en être un « faux », elle se rend peu à peu à l’évidence que c’est le silence qui a créé les murs de ses doutes. Car la fausse couche, comme le viol, « font partie des tabous qui ont le pouvoir prodigieux de se reconstituer, comme la queue des lézards. La plupart des gens à qui l’on en parle continuent à faire ensuite comme s’ils ne savaient pas ou avaient oublié. » Allant jusqu’à « douter d’en avoir vraiment parlé », Anna Méril s’arme contre cette béance. Et réalise le portrait-robot de son agresseur, « lui ou un autre c’est pareil, ceux qui dominent sont les mêmes« , mais le décrire dans un récit permet à la souffrance féminine de trouver un écho. Pour que la queue de ces lézards ne repousse pas.
Anna Méril, Les Fruits rouges, Le Nouvel Attila, 192 p., 18€, 2026