Tout aurait été dit, et même écrit, sur Venise. Rien n’est plus faux. Il n’est qu’à lire pour s’en convaincre le texte que François-Henri Désérable consacre à la ville en exergue du Voyage hédoniste en Italie — Nord-Est.
Désérable fit son entrée en littérature avec Tu montreras ma tête au peuple, un recueil de nouvelles fort inspiré relatant les derniers instants de dix figures de la Révolution française. Treize ans plus tard, son texte, d’une grande finesse et d’une singulière synesthésie, nous prouve qu’il n’a rien perdu de sa maîtrise de l’art si difficile et si décrié du texte court en France.

Après une entrée en matière légèrement déroutante pour qui aime la Sérénissime, se déploie un texte qui rend grâce à l’enchantement perpétuel que prodigue Venise, laquelle est non pas une merveille, mais « la merveille », pour ne pas dire « la merveille des merveilles ».
Car Venise est le lieu même du passé familial de l’auteur, déjà abordé succinctement dans Un certain M. Piekielny, le lieu d’un amour pour le moins improbable entre ses aïeux, et aussi celui où doit s’achever la vie de tout véritable amoureux de la lagune.
De ce grand-père gondolier dont l’existence s’acheva assez tragiquement, Désérable dresse un portrait tendre et généreux. Il nous fait surtout comprendre que Venise est affaire de désir — malheur à ceux qui ne savent pas la prendre, aux impatients et aux « pèlerins du cliché ». Si son amour pour la cité lacustre transpire à chaque ligne, c’est bien que le désir de Venise précédait son premier séjour et qu’il transita par les livres qu’il lut à son sujet, de Chateaubriand à Casanova, en passant par Morand.
Alors oui, des décennies après Philippe Sollers, l’arrivée à Venise demeure cette expérience inouïe, celle de l’évidence intime, et même ultime, qui consiste en somme à donner enfin « son vrai nom au bonheur ». En le lisant, on comprend mieux que jamais combien Venise coïncide avec un élargissement de l’existence. C’est une fête dont l’évidence et la splendeur vous submergent lorsque vous comprenez que tout ce que vous avez sous les yeux, « ce poisson de tuiles » ou cette « forêt renversée », aurait pu ne pas être.
À Venise, même ce qui sous d’autres latitudes aurait pu être laid ou vous sembler inconvenant — pluie, odeurs, moustiques — devient splendide. Venise est la cité où l’inépuisable désir est sans cesse relancé, l’incarnation tangible d’un lieu où la volonté charnelle de fusionner avec un espace, une ville, peut avoir libre cours. Désérable, pour qui la ville est l’anagramme parfaite d’Envies, écrit : « Ah, si je pouvais me parfumer au parfum, à l’enivrant parfum de Venise ».
On ne redira jamais assez combien les textes ayant trait à Venise sont vils et creux, aussi superfétatoires que ratés et désincarnés, en tout cas depuis quelques décennies, exception faite du Dictionnaire amoureux de Venise de Philippe Sollers ou Acqua alta de Joseph Brodsky. Le récit de François-Henri Désérable, qui parvient en quelques dizaines de pages à vous faire battre le cœur et vous procurer la sensation irréelle d’être posté à la pointe de la Douane de mer ou sur les Fondamente Nuove, est de cette trempe-là.
François-Henri Désérable, Voyage hédoniste en Italie — Nord-Est, mars 2026, Michelin/Le Grand Tour, 180 pages, 19,95€.