Le sort des femmes, soit le thème de l’essai de Colette Soler Lacan et l’Être femme (Puf). Soler et non « Sollers », qui a quant à lui commis un célèbre roman en la matière, Femmes (Gallimard, 1983) et s’ouvrait sur la phrase programmatique suivante : « Le monde appartient aux femmes. / C’est-à-dire à la mort. / Là-dessus, tout le monde ment. » Lacan trouvait Sollers illisible (comme lui).
Colette Soler note elle-même qu’on entend souvent des sujets dire « combien lors de leur premier contact avec un texte de Lacan, ils ont été touchés en profondeur alors qu’ils n’y entendaient rien. » Il est vrai qu’il n’est pas facile d’entendre parler de La femme barrée, Autre, de la pastoute, et surtout de sa jouissance autre… D’ailleurs qui, en dehors des lacaniens, en parle encore ?
Colette Soler est justement une lacanienne et elle nous donne aujourd’hui tout un livre sur « la jouissance autre de la femme ». Mais que dire de cette jouissance autre, dès lors que les femmes elles-mêmes n’en disent rien, ce que soulignait souvent Lacan et qui justifie que Colette Soler s’y attelle dans Lacan et l’Être femme. De fait, pour Colette Soler il y a quelque paradoxe pour une femme à se trouver identifiée comme être sexué par une jouissance autre, « qui par définition n’est pas elle-même identifiable langagièrement ». « Jouissance autre », une jouissance autre que phallique qui désigne une « jouissance forclose du langage » dit Colette Soler ; de là la formule de Lacan dans son séminaire bien nommé « Encore » (Livre XX, 1972-1973) : « Il n’y a de femme qu’exclue par la nature des choses qui est la nature des mots. »
La femme est donc exclue du champ des mots pour cause de jouissance autre. On se souvient que Lacan avait même dit : « LA femme n’existe pas. » Lacan entendait : il faut barrer le « La » de femme… Colette Soler reconnaît que le propos peut chatouiller bien des oreilles, mais il est « entendable » selon elle. Colette Soler a pleinement conscience de l’air du temps, de l’époque – qui promeut en effet autre chose que le « parlêtre » (plutôt l’être bio). L’air du temps promeut une causalité tout organique : « Cherchez le gène, cherchez le neurone, cherchez l’hormone, etc., mais jamais le sujet et encore moins le sexe » dit malicieusement Colette Soler. Et d’ajouter que dans ce nouveau contexte les psychanalystes sont en alerte : « tous voudraient répondre à leur époque, mais comment ? » Comment répondre à Me Too, à sa formule « Balance ton porc ! » ? Colette Soler reconnaît que ce féminisme pose bien une question essentielle : Y a-t-il une parité sexuelle possible entre homme et femme ? La parité a-t-elle un sens au niveau érotique ?
Sur ce point, il est fort possible que Lacan ne caresse pas du tout l’époque dans le sens du poil… Il « maintient qu’une femme symptôme d’un homme, c’est fondé sur l’incommensurabilité des sexes en matière de jouissance, par sur leur parité », comme l’avait déjà expliqué Colette Soler dans un précédent livre déjà passionnant : « Lacan, lecteur de Joyce » (Puf, 2015). Lacan disait carrément : « Y’a pas de Rapport sexuel » (1970, « Radiophonie »)… Il n’y a pas de rapport sexuel mais une jouissance… (voire deux) Il y a quand même des relations entre les sexes et aussi à l’intérieur de chacun d’eux – qui se construisent par le biais de l’inconscient (tout comme les symptômes). Il ne faut jamais oublier la réalité de l’inconscient (structuré comme un langage)…
Justement, c’est un des thèmes du livre de Colette Soler : la différence entre Lacan et Freud – ou quand Lacan contre Freud (du verbe contrer)… Quelles sont les thèses qui n’auraient pas pu venir à Freud ? L’historien de l’art Bernard Teyssèdre, dans Le roman de l’Origine (L’Infini/Gallimard, 2007), donnait un véritable florilège des citations de Lacan à propos de L’Origine du Monde de Courbet, qui a appartenu au philosophe (avant de gagner le musée d’Orsay). On préférera la posture de Colette Soler : « Alors quand j’en étais à méditer sur le thème de ce que Lacan aurait pu dire des femmes de notre temps qu’il n’a pas connu, je suis entrée dans une de ces rêveries qui vous saisissent parfois au hasard, en surprise, aussi bien qu’un lapsus ou un mot d’esprit »…)
Colette Soler, Lacan et l’Être femme, Presses universitaires de France, 205 pages, 20 euros. (En librairie le 29 janvier)