Quelque chose s’est défait — non dans le fracas spectaculaire des fins annoncées, mais dans un glissement plus insidieux, plus silencieux. La confiance s’est retirée et l’horizon commun s’est obscurci. Ce que nous appelions encore – faute de mieux – « l’ordre du monde » ne tient plus que par habitude de langage. Avec La fin d’un monde, Pierre Haski saisit brillamment cet instant rare où l’histoire cesse d’être un décor pour redevenir une épreuve.
L’un des nombreux mérites du livre est de ne pas surjouer la catastrophe. Nulle emphase apocalyptique, qui sature nos discours d’aujourd’hui. Pierre Haski ne proclame pas, il observe. Il ne dramatise pas, il déplie. Et dans cette retenue, se loge sa véritable inquiétude. Car ce qu’il met au jour n’est pas une crise de plus, mais une modification profonde des coordonnées à partir desquelles nous pensions le monde. Depuis plusieurs décennies, un récit fragile, contesté, mais opérant — structurait notre perception du réel. Celui d’une interdépendance croissante, d’une régulation possible des conflits, d’une forme de rationalité globale. Ce récit ne disparaît pas brutalement, mais pour autant il se fissure. Et c’est cette fissure que Pierre Haski explore avec une précision remarquable. Il en suit les lignes, en traque les manifestations, en restitue les effets. Non seulement sur les équilibres géopolitiques, mais sur ce que l’on pourrait appeler « le sentiment du monde ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : une transformation du « sensible » historique. Quelque chose a changé dans notre manière d’habiter le temps. L’avenir ne s’ouvre plus de la même façon. Les mots eux-mêmes — puissance, alliance, démocratie… — semblent perdre leur évidence. Pierre Haski ne force jamais ce constat. Il le laisse apparaître « gentiment » à mesure que se déploie son analyse.
Ce qui impressionne dans cet essai, c’est son équilibre parfait. D’un côté, une connaissance précise des rapports de force, nourrie par des années de terrain et d’observation. De l’autre, une attention constante à ce que ces transformations produisent dans la conscience collective. Ce double registre — analytique et presque phénoménologique — donne au texte une profondeur rare. On ne lit pas seulement un essai de géopolitique, on traverse une expérience de décentrement. À ce point du livre, une résonance plus lointaine s’impose, discrète mais persistante… Cette manière de capter le monde au moment où il cesse de croire en lui, au moment où ses certitudes s’effritent sans encore s’effondrer tout à fait, n’est pas sans évoquer, en filigrane (toute proportion gardée), l’intuition mélancolique de Stefan Zweig dans Le Monde d’hier. Non pas par analogie historique — les contextes diffèrent — mais par une même acuité à saisir ce moment fragile où une époque commence à se survivre à elle-même. La différence est essentielle. Zweig écrivait depuis la perte. Haski écrit depuis la faille. Rien n’est encore joué, rien n’est encore fixé, et c’est précisément ce qui rend son livre si tendu. Il n’y a pas ici de nostalgie, encore moins de consolation. Il y a une attention aiguë au présent, à ce qu’il a de déroutant, d’inconfortable, et finalement d’indécidable.
Dans un paysage saturé de commentaires et de certitudes immédiates, cette position suppose une éthique et je dirais une forme de courage intellectuel. Accepter de ne pas conclure trop vite, de ne pas simplifier ce qui résiste, de ne pas transformer l’inquiétude en posture. Oui Pierre Haski s’y tient avec une constance remarquable. Son style quant à lui accompagne cette exigence. Sobre, précis, sans effets inutiles, il avance avec une autorité discrète. Rien ne déborde, rien n’insiste — et c’est précisément cette maîtrise qui donne au texte sa force. On sent que chaque phrase cherche moins à convaincre qu’à rendre visible. Il en résulte un livre d’une grande tenue, qui échappe aux facilités du genre. La fin d’un monde ne cherche ni à rassurer ni à alarmer. Il oblige humblement à regarder. On referme le livre avec une impression persistante — celle d’avoir vu se déplacer quelque chose d’essentiel, sans pouvoir encore en mesurer toutes les conséquences. C’est sans doute cela, la marque des textes justes : ils n’épuisent pas leur objet, ils l’installent en nous.
Oui, Pierre Haski signe ici un essai majeur. Non pas parce qu’il annoncerait la fin de tout, mais parce qu’il donne à penser ce moment incertain où ce qui finit n’a pas encore de nom — et où ce qui commence demeure, pour l’instant, sans visage.
Pierre Haski, La fin d’un monde (Comprendre notre époque), Essais & documents, 368 p., éditions Stock, mars 2026, 22€