Quatorze ans après Adrien de la vallée de Thurroch, avec Aux chiens de me revenir l’artiste et écrivain Denis Tellier revient sur la période de la Grande Guerre, dans la campagne ardennaise et ses paysans devenus chair à canon.
Accompagné de ses deux chevaux, un homme arrive dans un village. C’est là que vit Émilien, et c’est lui que le récit suivra, autour de qui il tournera, et dont il livrera parfois les notes. Émilien, le garçon de ferme que personne ne remarque mais qui sent tout, qui paraît simplet mais qui derrière sa réserve observe et songe. Le roman retranscrit les perceptions étendues du jeune homme. C’est ainsi qu’est décrite l’église en ruines : « des mousses dodues apparaissaient et parsemaient le parterre limoneux où des salamandres passives et huileuses fixaient le tabernacle de l’autel central, largement défoncé. Des crapauds haletaient au pied de la chaire à prêcher […] Des oiseaux nichaient, çà et là, dans les plis et replis des sculptures, fientant des éclaboussures opalines sur les aubes verdâtres des pierres meulières ». Le lieu de culte laissé aux petits animaux, les ornements splendides faits de matières nobles s’opposent aux déjections organiques qui les souillent et menacent de les dégrader de manière permanente.

L’écriture, riche, reflète ce mélange de beauté et d’ordure qui caractérise la vie d’un petit village livré aux appétits corrompus des hommes comme au passage du temps. Émilien ne tait pas non plus ce qu’il voit, les anecdotes abondent qui dévoilent l’abjection et la misère, l’expression des souvenirs dans toute leur crudité venant appuyer son jugement : « Oui, de vous le dire, c’est elle qui l’avait sorti de son ventre, le gosse, dans la paille, comme un p’tit veau sur des sacs, comme ça à vif, avec le sang et le gluant… Après ça, ils l’ont tellement houspillée, la pauvre fille, ce matin-là, qu’elle n’avait plus la force de pleurnicher. Comme si elle venait d’étaler le mal au grand jour. »
Si les militaires de passage apportent un semblant de rigueur et d’ordre, la mission première de l’armée reste l’organisation des combats et leurs massacres potentiels. « Merde alors, c’est pourtant simple, la guerre, elle est faite exprès pour que tout le monde puisse la faire… ». En 1915, comme l’écrit Émilien : « C’était l’époque où tous les chemins menaient à Verdun ». Les notations alternent alors entre la vie de soldat et la vie à la ferme, et les moyens de survivre par temps de disette : « Mieux vaut manger les méninges d’un corbeau, que de sucer ses ailes » ; la campagne en tant de guerre, à l’armée ou aux champs.
Pour le jeune homme, la vie quotidienne tourne surtout autour de mystérieuses figures tutélaires : le vieux de la ferme de La Fondrière, présence rassurante, ouverte à la fantaisie, mais dont la disparition hante Émilien d’hypothèses de plus en plus folles : a-t-il été la proie d’animaux sauvages ? Ou est-ce un homme qui l’a tué ? Et si on allait le soupçonner du meurtre, lui ? Il y a aussi Madame Eugénie, si gentille qu’elle passe pour folle. La dernière figure, c’est la Grande Yvonne, la patronne, étrange maîtresse femme, autoritaire mais secrète, aux goûts littéraires tranchés, mais rattrapée par sa condition de femme de la terre.
Dans le récit décousu mais toujours prenant de la vie d’Émilien, ou dans la lecture de ses notes parsemées de poèmes, quelques passages énigmatiques émergent : « L’arbre généalogique était déraciné, le géant avait perdu ses belles feuilles lobées à la mobilisation, avec, pour funeste conséquence, trois de ses fils qui n’étaient pas rentrés par le chemin des écoliers. Ils avaient pris un raccourci, ils gisaient dans le petit cimetière des rétamés. »

La résolution apparaît dans le cahier qui suit le roman : consacré aux cinq frères Tellier, il documente le sort effarant de toute une fratrie fauchée par les guerres et leurs conséquences. Trois d’entre eux sont « morts au champ d’honneur », ils avaient entre vingt-deux et vingt-sept ans. Le quatrième meurt de ses blessures « pour la France », à l’âge de quarante-trois ans. Le dernier dans un accident agricole sans doute dû à l’alcoolisme, avant même d’avoir cinquante ans.
Denis Tellier avait huit ans à la mort de ce grand-oncle. C’est assurément dans cette frappante histoire familiale que l’auteur tire son inspiration, mais s’il présente les faits, c’est après une fiction qui n’y renvoie que de manière allusive. La vie et les écrits d’Émilien sont une création originale, une façon de restituer un réel souvent cauchemardesque, la représentation d’une vie rurale dans les Ardennes de 1915, sublimée par le regard naïf d’Émilien comme par la plume ciselée de l’auteur.
Denis Tellier, Aux chiens de me revenir, éditions Fables fertiles, février 2026, 167 pages, 17,50€.