Être dans le langage de Pierre Guyotat (Histoires de Samora Mâchel)

« Qu’on se le dise : Histoires de Samora Mâchel est un des rares livres où le lecteur ne pourra relever aucune faute d’orthographe », comme le soulignent malicieusement ses éditeurs Guillaume Fau, Gérard Nguyen Van Khan et Briec Philippon dans les différents textes d’introduction qu’ils ont concoctés pour ouvrir ce livre d’une nouveauté « indépassable et indépassée » – qui « a été écrit, plus que par un écrivain, par un conteur dont la vie s’est confondue avec la quête insatiable d’une éloquence soucieuse de rythmes, de cadences, d’harmonies, de sonorités ».

C’est le « prince de la prose » comme l’avait dit Alain Badiou dans une conférence à Beaubourg en octobre 2005 où le philosophe disait que l’œuvre de Guyotat était tout à fait exceptionnelle dans l’écriture française, « aux limites de l’insoutenable, parce qu’elle est peut-être l’œuvre littéraire qui déplie, dans une prose inventée mais somptueuse en même temps, quelque chose comme le fond absolu, sourdement et exemplairement criminel de nos sociétés » (S’orienter dans la pensée, s’orienter dans l’existence, 2004-2007, séminaire publié en 2020 aux éditions Fayard).

Dans ce séminaire, Alain Badiou ne parlait pas en particulier des Histoires de Samora Mâchel, qui étaient toujours inédites (alors que le livre avait été annoncé dès les années 1980), mais plutôt de Tombeau pour cinq cent mille soldats (Gallimard, 1967), qu’il considère comme le chef-d’œuvre de Guyotat sur l’essence de la guerre coloniale. Un texte qui reste relativement « lisible » par rapport à ce qui était alors en train d’arriver à la langue de Guyotat dans Progénitures (2000) puis dans Joyeux animaux de la misère (2014), en passant par Histoires de Samora Mâchel qui paraît donc seulement aujourd’hui, et qu’il faut voir ensemble, de pair, comme une double entreprise que Guyotat lui-même qualifiait de « travail à mort » – un travail jusqu’à « la suprême dépense : détruire sa vie à construire le Livre ».

Pierre Guyotat (1940-2020) a parlé de sa vie comme d’un désastre, d’une misère – misère et miséricorde… jusqu’à dire, dans ses entretiens avec Donatien Grau (Arcades Gallimard, 2016), qu’il ne peut pas laisser quelqu’un en dehors du monde : « Je veux que tout le monde soit réuni dans le même espace de miséricorde » ; « Je ne veux pas laisser quelqu’un en dehors de ce qui nous constitue, de ce qui constitue le cœur de l’humanité ». Dans le cas des Histoires de Samora Mâchel, le cœur de l’humanité est sans doute le « Sauvage » (Badiou dirait le « fond invraisemblablement violent et saisissant de nos sociétés », le « prostitutionnel »), où le personnage omniprésent est celui du « putain » – qui est celui qui ne veut pas qu’on l’abandonne à un autre état – « Qui ne veut surtout pas qu’on l’en console », a dit aussi Michel Surya dans son essai « Mots et monde de Pierre Guyotat », qu’il avait publié une première fois aux éditions Farrago, en 2000, puis réédité dans une édition augmentée à La Nerthe (2022), où Surya dit qu’il y a cent façons de ne pas lire les livres ; « entre autres, il y a celle qui consiste à tenir le monde qu’ils représentent pour un monde qui ne terrifierait que s’il était réel. Or il n’y a rien de plus réel, ni de plus naturel que le monde que Guyotat montre. Rien de plus matériel même. »

Le tout, c’est de se lancer… Pour ce faire, les éditeurs des Histoires de Samora Mâchel nous donnent quelques clés – dont les règles dites de la « babélisation », concernant les lettres « a », « e », « u », « i », où ils vous expliquent par exemple que vous n’aurez jamais « cinq » mais « çanq », jamais « vingt » mais « vangt »… Où aucune lettre ne disparaît à proprement parler mais se métamorphose, pour ralentir, accélérer, muscler le texte… Où il serait faux de croire que l’oralité règne en maître sur ce texte, qui est au contraire écrit – logiquement écrit – comme avaient pu le faire entendre les comédiens de Bivouac (dans le spectacle d’Alain Olivier, au Festival d’Automne de 1987), qui s’appropriaient tout naturellement cette langue (ses mots, sa grammaire), preuve qu’elle est logiquement écrite pour pouvoir être ainsi dite… Roland Barthes avait souligné, dès 1970, dans une des trois préfaces du roman Eden, Eden, Eden (trois préfaces : Leiris, Barthes, Sollers), qu’on a là la plus grande liberté, celle d’un texte libre de tout sujet, de tout objet, de tout symbole, qui s’écrit « dans ce creux (ce gouffre ou cette tache aveugle) où les constituants traditionnels du discours (celui qui parle, ce qu’il raconte, la façon dont il s’exprime) seraient de trop »… Il faut « entrer » dans le langage de Guyotat, disait Barthes : « non pas y croire, être complice d’une illusion, participer à un fantasme, mais écrire ce langage avec lui, à sa place, le signer en même temps que lui »…

Ces propos de Barthes sont évidemment toujours d’actualité… Histoires de Samora Mâchel, Progénitures ou encore Joyeux animaux de la misère sont au fond comme les « leçons sur la langue française » de Pierre Guyotat, pour reprendre le titre qu’il avait donné à ses cours à l’université Paris VIII Saint-Denis, où de 2001 à 2004 il avait parlé à de jeunes étudiants de l’« Histoire de la langue française par les textes » (de la chanson de Roland à Rabelais, Michelet, Chateaubriand, Musset et les autres) ; où il leur disait que nous sommes faits des textes qui nous précèdent et où il voulait savoir, surtout, d’où vient le français – qui a été une des premières langues, en Europe, à se former et à se distinguer du fonds latin, du fonds germano-latin (tout comme le français d’aujourd’hui est peut-être en train de se former du fonds des Histoires de Samora Mâchel, de Joyeux animaux de la misère, du prince Mychkine-Guyotat).

Pierre Guyotat, Histoires de Samora Mâchel, Gallimard, Hors-série Littérature, 710 p., 28 euros (En librairie le 19 février)