à Pierre Amrouche
De Lawrence Durrell (1912-1990), avant L’Île de Prospéro (Prospero’s Cell, 1945), les éditions Bartillat, avaient déjà republié en 2010 Les îles grecques (The Greek Islands, 1978, traduit par Didier Coste et repris en poche en 2017). Si L’Île de Prospéro peut se lire comme une sorte de « préparation du roman », à l’inverse, Les îles grecques offre davantage un regard rétrospectif, ces essais, entre le journal et le guide touristique, éclairant la genèse de l’œuvre.
Des trois écrivains qui contribuèrent à sa formation, Henry Miller, TS Eliot et Georges Séféris, Durrell préféra plutôt suivre la voie ouverte par l’auteur du Tropique du Cancer (1934). L’œuvre romanesque est en effet prolifique. Après de premières et juvéniles tentatives, il ne s’est pas contenté du Quatuor d’Alexandrie (1957-1960), son œuvre majeure, il a ensuite écrit Tunc (1968), Nunquam (1970) et le Quintette d’Avignon (1974-1985).
Les îles grecques finalement comptèrent davantage qu’Alexandrie où Durrell ne vécut qu’une courte période pendant la guerre de 1942 à 1945. Auparavant, il s’était installé en 1935 avec sa famille à Corfou, comme il le relate dans L’Île de Prospéro mais surtout comme son frère botaniste Gerald le raconta plus tard dans La Trilogie de Corfou (The Garden of the Gods, 1956-1978, La Table ronde, 2023) qui pour ainsi dire supplante aujourd’hui sa notoriété (le livre a été adaptée en 2016 dans une série télévisée très fantasque, The Durrell’s). De retour d’Alexandrie, Durrell passa deux années à Rhodes (les deux meilleures de sa vie, écrit-il dans Les îles grecques), puis en 1952, il acheta une maison à Chypre où il écrivit Justine, le premier volet du Quatuor d’Alexandrie (le narrateur, L. G. Darley, est pour commencer sur une île, en Grèce, où il est venu se réfugier). Durrell doit pourtant repartir, en raison du conflit politique qui déchire l’île et, en 1957, il s’établit dans le Sud de la France, près de Nîmes, à Sommière, un pays qu’il ne quitta plus jusqu’à sa mort, en 1990, à l’âge de 78 ans. « Sentiment bizarre de me trouver tout-à-tout chez moi », dira-t-il (Durrell à Sommières, Gaussen, 2018). Entre temps, plusieurs femmes se seront succédées, Nancy Myers (N. dans L’Île de Prospéro), Eve Cohen (la Justine du Quatuor), avec qui il aura une fille qui se suicida en 1985, Claude Vincendon (qui meurt en 1967), Ghislaine de Boysson, Françoise Kestsman…
La référence à La Tempête, le testament dramaturgique de Shakespeare, fonctionne comme une chambre d’échos. Parmi les amis que fréquente Durrell à Corfou, Ivan Zarian ou Théodore Stephanides, il rencontre un étrange personnage, le Comte D. qui le convainc presque que Shakespeare aurait séjourné sur l’île et qu’elle aurait servi de modèle à celle, imaginaire, de La Tempête. L’argument qu’il soutient est que SYCORAX, la sorcière dont Caliban est le fils et qui régnait dans l’île avant l’arrivée de Prospéro, serait une anagramme de CORCYRA, l’ancien nom de Corfou. Mais plus encore, pour Durrell, Corfou est un songe, comme Prospéro l’énonce après le ballet qui met en scène Cérès, Iris et Junon : « Nous sommes fait de la même étoffe que nos songes » (act. IV, sc. 1). La Grèce n’est pas un pays, mais un œil vivant, « L’Œil Immense », écrit Durrell dans l’épilogue de L’Île de Prospéro. Tel est également le grand rêve auquel il convie son lecteur en plaçant en exergue du premier chapitre cette autre formule de Prospéro, juste avant que débute la représentation, toujours à l’acte IV de La Tempête : No tongue, all eyes : be silent… « Plus de mots, soyons tout yeux : faisons silence. » Faisons silence pour que l’esprit ailé d’Ariel l’emporte sur les forces souterraines que remue Caliban, pour que Prospéro, le duc légitime de Milan, recouvre le pouvoir que son frère Antonio lui avait usurpé et pour que Ferdinand épouse Miranda. En fin de compte, reconnaît Zarian qui écoute le Comte D., nous ne faisons que des tentatives idolâtres pour enfermer dans un cadre conceptuel le « monde magique » de Prospéro. L’admettre, lui répond-il, c’est admettre que La Tempête peut être un guide de Corfou aussi valable qu’un guide officiel ; c’est admettre comme le croit Anasthase, un paysan de l’île, qu’Ulysse a rencontré réellement Nausicaa sur une plage de Corfou… « C’est le côté sentimental de l’historien, ce désir perpétuel de retrouver les lieux et les origines à la lumière de petits événements de la légende. »
Un second élément contribue à la compréhension de l’œuvre de Durrell. Il s’agit d’un fronton, celui d’un sanctuaire dédié à Artémis datant du VIe av. J.-C., conservé au musée archéologique de Corfou, au centre duquel trône une Gorgone entre deux léopards. Il y est fait mention non pas dans L’Île de Prospéro mais dans Les îles grecques. L’interprétation qu’en propose Durrell le ramène à l’Inde où il naît en 1912, à Jalandhar (dans la région de Pendjab). En réfléchissant à l’origine grecque de cette Méduse, note-t-il, il se met à penser qu’elle se laisserait mieux expliquer en termes de philosophie yogiste indienne : « La ceinture de serpent portée par Méduse est significative et pourrait fournir un point de départ à l’interprétation suggérée, car ces serpents sont barbus et ressemblent aux cobras-rois sacrés du rang le plus élevé, les Raja Yoga. » Pour les sages indiens, poursuit-il, la source d’un tel perfectionnement consistait à réveiller au bas de la colonne vertébrale les deux serpents de la dichotomie fondamentale (par exemple Caliban/Ariel) et à les faire monter en spirale jusqu’au sommet du crâne afin d’atteindre le zénith aveuglant du Nirvâna. Une pratique qui n’est sans danger, souligne Durrell, à l’image du faciès contorsionné de la Gorgone analogue à ce que peut produire une crise de schizophrénie aiguë. « En fait, conclut-il, le masque de Méduse est propitiatoire, destiné à conjurer un terrible échec du processus du yoga. » L’art en somme du romancier.
Lawrence Durrell, L’Île de Prospéro. Un guide des paysages et des coutumes de l’île de Corfou, traduit de l’anglais par Roger Giroux [1962], Bartillat, 2025, 184 p., 20 €