Éric Vuillard : Une histoire de l’infamie (Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid)

Billy the Kid ©Peter Rogers/WikiCommons

On se souvient que La Guerre des pauvres avait paru en plein mouvement des gilets jaunes, il y a sept ans. Voici qu’Éric Vuillard publie Les Orphelins. Une histoire de Billy the Kid, une sorte de « résumé somptueux de l’Amérique ».

Qu’on ne s’y trompe pas et qu’on perçoive bien l’ironie que cette expression sous-tend. Comme en 2014 avec Tristesse de la terre, déjà sous-titré Une histoire de Buffalo Bill Cody, comme dans 14 juillet deux ans plus tard, Vuillard s’attache à démystifier les récits qui nous sont imposés. Il propose de nous faire entendre rien moins que « la langue que fut Billy the Kid », c’est-à-dire la fougue et l’existence d’un homme qui vécut moins longtemps que Rimbaud, Mozart ou Büchner, autrement dit d’un homme qui mourut « plus jeune que tout le monde ». Une fois de plus, son but est clair, il le formule sans ambages dès le départ, après une démonstration implacable qu’il conclut de la sorte : « La scène doit donc être réécrite ». Et elle doit d’autant plus l’être que l’Histoire retient avant tout la généalogie, la vie et la mort d’hommes puissants et illustres.

Par-delà les mythes et les fausses croyances, par-delà « la fausse monnaie de nos rêves », dans un fait assez simple, se tient l’essentiel : « c’est seulement un gamin qui se débat pour sauver sa peau ». Et de ce constat assez terrible, découle une autre certitude : un être tel que Billy, dont on n’est même pas sûr que ce soit le vrai nom, est seul comme personne. Il a beau avoir un frère, Joseph, il n’en est pas moins indécrottablement seul. Vuillard ne dit pas autre chose dans un chapitre sublime, intitulé « Naissances » : « Il connaît toute l’Histoire du monde, et il ne sait rien. C’est ça être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil ».

Cette solitude va de pair avec une liberté dont il faut parfois payer le prix ; car une existence farouchement libre est par essence violente, intransigeante, irrévocablement solitaire : « Dès qu’il inspire un peu d’affection, un peu d’amour, il déserte. Il veut se faire haïr ». Pour autant, contrairement à ce qu’on pourrait penser, une telle liberté est circonscrite dans un espace infime ; on apprendra ainsi fort justement que Billy n’explore pas le monde : il le fuit.

Sa vie ressemble tantôt à celle de Casanova — quand Billy s’évade par une cheminée en s’esclaffant —, tantôt à celle d’autres voyous, orphelins comme lui. Mais de Billy jamais ne s’éloigne la violence ni la colère. On le sait bien : la violence est une forme d’honnêteté avec soi et d’intransigeance. Et Vuillard, dès ses premiers livres, la plaçait au cœur du récit. En lisant Les Orphelins, on retrouve la traque présente dans Le Chasseur, son premier roman paru en 1999, autant que la violence froide qui nimbe son film Mateo Falcone, tourné en 2008 ; peu à peu, livre après livre, l’œuvre s’assemble, et Vuillard écrit : « La violence est indispensable à la liberté ».

Le passage suivant va aussi dans le sens d’une violence jouissive : « Pendant un bref quart d’heure, ils purent bouffer gratis, vivre au bordel, pioncer jusqu’à midi, se torcher la gueule, jouer aux cartes, buter n’importe qui, et surtout ne rien foutre ».

Et le fait est qu’il y a quelque chose de résolument tonifiant à lire Éric Vuillard. On ne soulignera jamais assez combien sa prose est à la fois jubilatoire et salutaire ; depuis une vingtaine d’années, le lire correspond à s’administrer un puissant antidote qui vient à la fois gommer et éclairer les sévices de notre temps. Vuillard montre ainsi que si le thème de l’écrivain engagé est évidemment suranné, il n’en reste pas moins quelques-uns, dont il est, qui viennent joyeusement dynamiter nos petites existences ronronnantes de lecteurs. Car la leçon de ce livre, la voici : il y a quelque chose d’irréductible et de très beau dans l’insolence de Billy.

L’auteur n’en est pas dépourvu lui-même, à conduire le récit tambour battant, dans de courts chapitres ironiques et ramassés, à la manière d’un cinéaste qui passerait très vite sur le champ de bataille : « Maintenant, avançons au galop parmi les cadavres. Raconter cinq mois de tueries serait un horrible pensum ».

De la sorte, Vuillard propose une contre-histoire des États-Unis — qui ne sont selon lui qu’une « colonie établie à la va-vite sur des marécages », une démocratie de pacotille — mais aussi quelques réflexions très stimulantes sur la naissance de l’économie de marché ; c’est, par ailleurs, la parenté du Kid avec Villon, autre orphelin notoire, ou en tout cas une irrévérence totale de mauvais garçon, qu’il donne à voir. Un chapitre des plus réussis s’intitule à ce propos « Journal d’un voleur », référence explicite à Genet. « D’ailleurs, écrit Vuillard, ne faut-il pas les voler pour vraiment savoir ce que sont les choses ? Ne faut-il pas les prendre si l’on veut savoir à qui elles appartiennent ? » Le Condamné à mort du même Genet n’est jamais bien loin non plus quand il écrit : « il voulait voir jusqu’où cela irait, ne pas vieillir ».

Outre Villon et Genet, on pense par moments à Évariste (2015), l’exofiction ébouriffante que François-Henri Désérable avait consacrée au Rimbaud des mathématiques, Évariste Galois, mort lui aussi à vingt ans et des poussières. Et on referme Les Orphelins en se disant qu’on ne peut pas ne pas être sérieux à dix-sept ans. Surtout quand on s’appelle Billy the Kid.

Éric Vuillard, Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid, éditions Actes Sud, janvier 2026, 176 pages, 20,90€.