Éric Vuillard : Orphelins en monde (Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid)

Billy the Kid ©Peter Rogers/WikiCommons

On pourrait s’arrêter de lire Les orphelins très tôt après avoir débuté la lecture du premier chapitre tant il est magnifique et touchant: « À dix-sept ans, il tua son premier homme. C’est alors que sa vie commence. » Il y a quelques choses splendides dès les premiers mots, dès les premières phrases du livre.

On se dit que l’on n’a pas affaire à un énième texte sur l’histoire ou à une énième approche plus ou moins psychologisante, sociale, de Billy the Kid. La splendeur se confirme, particulièrement au début de chacun des premiers chapitres, pour s’installer et se déployer sur l’ensemble du texte.

« Si l’on veut essayer de comprendre Billy, si l’on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid » : tels sont les premiers mots du deuxième chapitre, « Naissances ». Le lectorat de Vuillard n’est pas dépaysé. On comprend immédiatement que le texte est documenté, enrichi d’une réflexion théorique (« Telle fut la genèse de ce qu’on appelle encore aujourd’hui l’économie de marché. ») tout en ne se départissant jamais de sa prime qualité, littéraire.

Seule la littérature permet non pas de conter le Kid – alors même qu’on lit, page 99 : « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence » – mais de comprendre paradoxalement une réalité, historiquement située, qui fut celle d’un enfant, d’une enfance, celle-là même qui, peut-être, est évoquée par l’exergue de Saint-John Perse — « Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? ». Peut-être ce qu’il n’y aura plus après avoir lu le livre sera une ignorance de ce qu’aura pu être cette réalité, sociale, économique, politique.

« Le premier crime de Billy aurait été le vol de quelques livres de beurre. Le beurre, c’est de la nourriture. » À l’instar des dix-sept qui structurent le texte, le troisième chapitre, « Journal d’un voleur », titre qui tombe parfaitement bien, s’ouvre en page de gauche sur la reproduction d’une photographie faisant image. Loin d’illustrer un chapitre, chaque image vaut par elle-même au point qu’on la désignerait volontiers « photogramme » si le terme signifiait avant tout « image photographique obtenue sans emploi d’objectif en plaçant un objet devant ou sur un papier photographique sensible et en éclairant l’ensemble d’une lumière orientée ou modulée » (CNRTL). Ici, l’image est un photogramme en tant qu’écriture, au même titre que le texte.

Tenue et tendue, l’écriture est typique de Vuillard. Elle fuse souvent. Vive et intense, elle produit un texte au format ramassé, qui participe de son style mais sans doute aussi, au fil des livres, de l’art du récit qu’il a su rendre actuel. Si les titres de chapitre, tout au long du livre, ont leur importance (« Qu’est-ce que la liberté ? », « La fête », « Démocratie », « Une histoire de l’infamie », « Chasse à l’homme », « Mort de Billy », etc.), on reste positivement stupéfait par ce titre : « les orphelins ». S’il est impossible d’en faire abstraction, à de multiples reprises on aperçoit des personnages lambdas, à commencer par Billy the Kid et ceux ou celles qui l’entourent ou l’accompagnent.

On songe, en gardant à l’esprit l’exergue de Saint-John Perse, à l’enfance, bien entendu, cette enfance au sens d’infant sans parole. Mais on aperçoit peut-être aussi dans ce titre tout ce qui est possible, paradoxalement de nouveau, tout ce qui est encore possible.

Éric Vuillard, Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid, éditions Actes Sud, janvier 2026, 176 pages, 20,90€.