Les somnambules (Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme)

Pyramide à renverser - source Wikipedia - domaine public

Pour paraphraser Marx parlant du « génial Leroux », député socialiste de Paris qui, en juin 1848, tout frais élu, avait pris la parole à la tribune de l’Assemblée constituante plaçant les parlementaires devant un choix radical : « Si vous ne voulez pas sortir de l’ancienne économie politique (…), je dis que vous exposez la civilisation ancienne à mourir dans une agonie terrible » ; voici le livre du « génial Godin ».

Comme Leroux avant lui, Romaric Godin énonce que le « monde de l’économie » mène au désastre : l’économie fait partie du problème et est responsable du chaos actuel, dit l’auteur du Problème à trois corps du capitalisme. Dans cet essai captivant, pénétrant, Godin montre que l’économie n’est pas une simple « victime » des crises externes, mais fait partie du problème. Elle est même « le » problème tandis que « tels des somnambules, les économistes répètent à l’envi des discours qui ont proprement perdu tout rapport avec la réalité matérielle ».

Patiemment, Romaric Romain, démontre, en s’appuyant sur de solides lectures de Marx, Brecht, Shakespeare (Timon d’Athènes) et plus encore de Guy Debord – qui avait tout compris dès 1967 avec son brûlot La Société du Spectacle et qui s’ouvrait sur ces mots plus que jamais d’actualité : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ».

Après Lénine en 1901 ou Althusser en 1978, Godin re-pose la question, Que faire ? : Godin propose une lutte des classes inédite, celle de « la fête contre le spectacle » – en pensant aussi à Henri Lefebvre (1901-1991) et à sa critique de la vie quotidienne et la nécessité de libérer la vie quotidienne dans un acte social, politique, révolutionnaire, pour rétablir la joie, la poésie et la fête dans un monde qui n’en accepte que les simulacres. Au fond, Godin est ce quelqu’un – vous ou moi – qui s’avance et dit : « je voudrais apprendre à vivre enfin ». Étrange mot d’ordre que Derrida avait placé en ouverture de ses Spectres de Marx (Seuil, 2024), mais que Godin raconte ici dans le détail du Capital, en nous expliquant les concepts clés du capitalisme – « l’accumulation », la « rente »… et une grande partie de l’attirail technologique derrière lequel la domination du capital s’est retranchée (l’IAG), la croissance verte et son impasse (car elle ne permet en rien de gérer la crise écologique)…

L’idée est largement partagée : le capitalisme est aux abois car il est aujourd’hui confronté à un problème à trois corps comparable à celui des astrophysiciens. Romaric Godin reprend ainsi la petite fable du best-seller de science-fiction de l’auteur chinois Liu Cixin (Actes Sud, 2016). Mais la planète Trisolaris du roman est celle de notre monde contemporain qui doit affronter trois crises en même temps : la crise économique, la crise sociale, et la crise écologique. Soit la crise du capitalisme lui-même où le capital est le nœud du problème : « l’équivalent de la gravité pour notre problème à trois corps ». Godin nous présente un « monde renversé » dans des contradictions insolubles qui accompagnent les hommes et les femmes, au travail comme dans les loisirs, dans les villes comme dans les campagnes, dans l’enfance comme dans la vieillesse… Partout, dit Godin, « les besoins de la vie réellement vécue tentent d’exister face aux besoins imposés et à la destruction qui les accompagne »… C’est un cauchemar (l’Économie est un cauchemar) dont il faudrait enfin s’éveiller.

La situation est donc la suivante : « la maison dans laquelle l’humanité est enfermée est en feu, et les habitants refusent d’en sortir parce qu’ils considèrent que cette maison leur assure protection, bonheur et prospérité »… Nous tournons en rond dans le feu… (In girum imus nocte et consumimur igni, dit Debord) ; « cap au pire » dit Beckett ; c’est surtout l’histoire d’un immense déni, dit Godin… Il faudrait en tout cas ouvrir le débat, le mettre sur le devant de la scène, sachant que d’autres livres paraissent sur la question (celui de Nicolas Dufourcq, « La Dette sociale en France » (quand Romaric Godin avait précédemment parlé de « La Guerre sociale »)… D’autant qu’il y a belle lurette que Walter Benjamin a montré que la capitalisme constitue en lui-même un phénomène religieux qui se développe de manière parasitaire à partir du christianisme. Benjamin le développait d’ailleurs dans un de ses plus pénétrants fragments posthumes, Le capitalisme comme religion.

Il faut en finir avec la Séparation, dit Godin en se souvenant des mots de Debord : « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » Il faut surtout contrôler la production.

Romaric Godin, Le problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens d’y faire face), de . Cahiers libres / La Découverte, 320 pages – 22€ (En librairie le 12 février)