Donald Trump, ou la tentation de la folie

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Le Vénézuela, l’Iran, l’Ukraine, le Groenland, Minneapolis, et la liste hélas risque encore d’être plus longue… Passons… Ce qui nous plonge désormais en plein réflexe pavlovien. Face aux prises de parole de Donald Trump, face à lexcès de ses formules, à sa grossièreté crasse, à la brutalité de ses attaques, à la pauvreté revendiquée de son vocabulaire, à son imprévisibilité assumée, à ses outrances répétées, à « ce tel niveau de vilénie » – comme aurait dit François Mitterrand–, une interprétation psychanalytique un peu courte surgit comme un diable de sa boite : il est fou ! 

L’expression devient alors une évidence bien commode. Elle rassure. Elle console pourrait-on dire. Elle permet en tout cas de tenir à distance ce qui inquiète, ce qui effraie. Elle fonctionne comme une clôture symbolique : sil est fou, alors ce quil dit nappelle plus de réponse politique : on peut se contenter d’un rapide diagnostic. La folie se transforme en instrument convenable de neutralisation intellectuelle.

Mais ce raccourci lexical engage une responsabilité considérable. Dire « qu’il est fou », ce nest plus simplement qualifier le sujet. Cest en premier lieu produire un effet politique massif. Car pathologiser un dirigeant consiste souvent à soustraire son action du champ politique, à transformer ses décisions en anomalies individuelles et à se dispenser dinterroger les structures collectives qui lont rendu possible. Or, « ce bon vieux » Donald Trump nest ni un accident, ni une parenthèse aberrante de lhistoire américaine. Il est le produit, le révélateur de la fracture de ce pays. Et probablement même – l’histoire nous le dira – son fantastique accélérateur.

Depuis lAntiquité, la question de la santé mentale des chefs d’État accompagne lexercice du pouvoir. Elle nest jamais neutre. C’est ainsi. Elle peut éclairer un rapport singulier à la loi, à la jouissance, à la violence mais elle sert aussi très souvent d’écran fumigène. Déjà, dans la Rome impériale, qualifier un empereur de dingue revenait (souvent après coup) à dé-légitimer son règne et à convertir une crise politique en pathologie personnelle. Facile. Néron incarne cette figure paradigmatique. non seulement pour ses excès mais aussi pour la manière dont lhistoire a fait de sa prétendue folie un récit explicatif global, permettant d’éviter toute analyse des structures impériales, des luttes de pouvoir, de la fascination collective pour la démesure. La folie se change ici en une belle écriture morale de la défaite.

Lhistoire moderne na jamais cessé de reconduire ce geste. Le vingtième siècle est riche d’exemples. Dire quun dirigeant est fou, cest avant tout refuser de voir que sa violence est intelligible et que sa logique est partageable, parfois même rationnelle. La folie devient alors un mot-tombeau : elle enferme l’essentiel sous une lourde dalle, elle clôt, elle exonère finalement presque tout… Et puis elle évite une question autrement plus dérangeante : comment une société en vient-elle à désirer un tel pouvoir ?

Lorsquelle saventure dans lespace public, la psychanalyse doit toujours avancer avec une extrême prudence. D’abord elle ne saurait poser un diagnostic sur un sujet quelle n’a pas rencontré. C’est la règle. Si le divan reste vide, elle ne peut ni écouter son histoire, ni travailler le transfert, ni même éprouver ses défenses. Mais elle peut nommer des actes, des postures, des logiques psychiques observables. Elle peut analyser des mécanismes de toute-puissance, de clivage, de déni, de captation narcissique. Cest dans cet esprit – et dans cet esprit seulement – quil est possible de parler dans le cas de Donald Trump, non dune folie au sens psychiatrique, mais dactes délirants répétés.

De fait, un acte délirant ne suppose ni psychose constituée ni rupture durable avec le réel. Il désigne, on le sait, un moment où un sujet adhère entièrement à une mise en scène imaginaire qui vient la plupart du temps colmater une faille narcissique, sans rencontrer de limite interne, sans éprouver de honte, sans se confronter au ridicule. Ce nest pas lerreur qui fait le délire, mais le consentement à lillusion et surtout lexigence que lautre y consente lui aussi. Lorsque Donald Trump accueille comme une réparation symbolique une distinction fictive, une reconnaissance inexistante, un titre imaginaire, quelque chose se joue. Non parce quil se trompe, mais parce quil veut –comme un caprice d’enfant gâté – que cette fiction fasse réalité et quelle soit reconnue comme telle par tous.

Le réel, dès lors, devient malléable. Il nest pas nié frontalement mais bel et bien reconfiguré. Dans son cas nous ne sommes pas face à un délire de fuite mais à un délire de maîtrise. Il ne sagit pas de quitter le monde mais de le contraindre (à coup de taxes douanières exorbitantes ou de missiles « derniers cri ») à se plier à une image idéalisée de soi. Il a besoin de faire advenir un monde, conforme à son désir de toute-puissance. Cette logique traverse lensemble de la trajectoire « trumpienne« . Elle éclaire son rapport obsessionnel au luxe, à lostentation, aux décors saturés de signes visibles de richesse et de domination. Le monde, son monde, doit briller non pour être habité, mais pour qu’il puisse s’y refléter.

Pour autant, Donald Trump nest pas coupé du réel. Cest d’ailleurs même, lune des erreurs majeures de ses détracteurs que de le croire enfermé dans une bulle délirante. Il a au contraire, une saisie extrêmement concrète et habile des rapports de force. Il impose ses « tarifs », observe les réactions des marchés, ajuste ses positions. Il avance, recule, menace, puis négocie. Il change d’avis comme de chemise. On l’a déjà souvent dit, mais oui son rapport au monde nest pas celui dun sujet désarrimé mais celui dun promoteur immobilier, d’un commerçant vorace transposé à l’échelle planétaire. Fixer la barre très haut, créer un choc, traumatiser, produire un déséquilibre, puis obtenir plus que ce qui semblait possible au départ. La méthode est connue, éprouvée, parfois redoutablement efficace. Telle est sa victoire.

Ce qui frappe davantage est labsence apparente de limite interne. Là où le surmoi opère habituellement comme instance de frein, de différé, de culpabilité, le locataire de la Maison Blanche semble fonctionner sur un mode résolument infantile : jaime / je naime pas ; ils sont gentils / ils sont méchants ; c’est joli / c’est pas beau ; « biscoco haricot » ; « tartagueule à la récré »… Son langage est pauvre, répétitif, binaire et au service de la moquerie, sinon de l’humiliation. Mais pour lui cette pauvreté nest pas une faiblesse. Bien au contraire, elle est un dispositif. Elle simplifie le monde pour le rendre psychiquement habitable. Elle transforme la complexité en affrontement moral. Elle permet lidentification massive…

Ce langage mis à la diète nest pas seulement un outil de communication, il est une sorte de machine shadok à produire une forme de vérité. Non pas une vérité factuelle et vérifiable mais une vérité affective : ce qui est vrai, cest ce qui renforce le sentiment dappartenance, ce qui conforte lidentité blessée, ce qui désigne un ennemi. Le mensonge, dès lors, nest plus une faute. Il devient une stratégie… Il nest pas destiné à tromper, mais à souder. La répétition incessante dassertions manifestement fausses ne vise pas tant à convaincre qu’à éprouver la loyauté. Il faut croire malgré l’évidence, et cela devient pour lui le plus bel acte dallégeance.

Car Donald Trump ne parle jamais seulement pour lui. Il parle pour une partie de la société américaine qui ne se reconnaît plus dans les élites traditionnelles, qui se vit comme humiliée, déclassée, invisible… Pour ces électeurs, Trump nest pas fou. Il est celui qui « ose enfin dire« . Il dénonce sans détour ce que dautres dissimulaient sournoisement derrière le langage technocratique ou moral. Il devient le vecteur dune colère, dune frustration, dun désir de reconnaissance. Le réduire à un cas clinique, cest refuser dentendre ce que sa parole a mis et met encore largement en circulation.

C’est précisément là que se trouve le danger : pathologiser ce qui relève dun phénomène collectif. Dire « il est fou ! » permet de se rassurer mais empêche à coup sûr de chercher à comprendre. Cela revient à transformer un symptôme politique en anomalie individuelle. Or Donald Trump dit quelque chose de lAmérique contemporaine et dune société profondément divisée, travaillée par la peur du déclassement, par la perte de repères symboliques, par la nostalgie dune puissance fantasmée. Il nest pas tant la cause de cette violence que sa chambre d’écho.

À cette dimension sajoute une composante religieuse déterminante. Trump se vit comme un élu. La main de Dieu s’est posée sur lui. Ayant échappé à plusieurs situations potentiellement mortelles – accident d’hélicoptère, tentatives d’assassinats –, il interprète sa survie comme un signe de l’au-delà. Dans un pays où Dieu demeure omniprésent, cette conviction nourrit un sentiment de mission et de croisade. Lhomme qui se pense choisi ne se vit plus comme responsable, mais il se voit investi. La transgression est alors légitime et la limite devient suspecte. La loi nest plus ce qui simpose mais ce qui entrave…

Faut-il alors renoncer à toute lecture psychique ? Certainement pas. Mais il faut la déplacer. La psychanalyse nest pas ici un outil de disqualification mais un instrument de lucidité. Elle rappelle que le pouvoir agit toujours sur des structures infantiles : angoisse dabandon, fantasme de toute-puissance, peur de la perte, besoin damour inconditionnel. La question devient alors collective : comment une société répond-elle à ces appels régressifs ?

Face au délire, dire « non » est indispensable. Mais dire « non » na de sens que si lon peut en assumer le coût. Or cest là que notre belle Europe vacille : désarmée économiquement, fragmentée politiquement, elle peine à opposer autre chose quune indignation morale à des rapports de force brutaux. Refuser le délire suppose davoir les moyens de le contenir. La morale sans puissance devient alors hélas, une posture fragile.

Donald Trump nous oblige ainsi à une lucidité inconfortable. En effet, il ne suffit pas de le disqualifier psychiquement pour conjurer ce quil incarne. Sa cohérence est réelle, même si elle est brutale, simplificatrice, grossière jusqu’à l’écoeurement et parfois dangereuse. La véritable question nest donc pas de savoir sil est fou, mais de comprendre ce que son pouvoir révèle de notre monde… Une demi-bonne nouvelle tout de même : un pouvoir fondé sur la toute-puissance narcissique ne se défait jamais par la morale mais par sa propre structure. Dépendant du regard et de ladhésion des autres, il seffondre dès que la croyance se retire. La limite de Donald Trump nest donc pas extérieure ; elle est interne et inévitable. Et c’est une chance pour nous qui avons bien du mal à calfater notre propre effritement.