31 kilomètres aujourd’hui

31 kilomètres aujourd’hui : le titre, la marche du 6 Juin, « J’ai marché 31 kilomètres au milieu de l’agora aujourd’hui. » Pendant une année, d’un 31 Mai à l’autre, elle marche tous les jours, à Paris, en banlieue, plus loin. Sous ses pieds, elle sent « bouger les pierres de la ville ». Et sa marche se transforme en mots – « J’ai créé le langage avec mon corps pendant 25 kilomètres aujourd’hui. », bouge les mots, des pas, des mots, les mots de ses pas, les mots de sa marche.

Aujourd’hui, tous les aujourd’huis, elle marche, 27 kilomètres (« J’ai aimé d’amie la ville pendant 27 kilomètres »), 21 kilomètres (« J’ai volé dans la ville pendant 21 kilomètres »), 22 kilomètres (« J’ai halluciné des mots pendant 22 kilomètres »), 26 kilomètres (« J’ai été enceinte de la ville pendant 26 kilomètres »), 23 kilomètres (« J’ai freiné la ville dans son virage vers demain pendant 23 kilomètres »), 19 kilomètres (« La ville m’a tendu la main pendant 19 kilomètres »), 24 kilomètres (« J’ai sondé la ville pendant 24 kilomètres »), et … et …

Elle marche et elle voit : «Je dis : j’ai vu. Je fais comme si « j’ai vu » était la majuscule, par où tout poème pourrait s’ouvrir. ». Elle voit des restaurants –« J’ai vu les petits carnages des tablées après l’addition, serviettes en sang, couverts à la bolognaise en bataille argentée. », des musées, des étudiants, des statues, des magasins –« Dans les magasins, une femme passait le balai, et avec la vitrine on n’entendait rien, comme si elle balayait le silence. », le métro, des ambulances, des cimetières –« Et les toilettes du cimetière recommandaient d’éteindre la lumière en sortant. », des arbres, des clochards –« Le clochard, en haut des voies, jette du pain aux trains, comme avant, avec sa mère, aux canards. », des clochardes –« « Je suis sourde SVP aidez-moi », avait écrit sur sa pancarte la clocharde. Sa grande confidence silencieuse, d’une pancarte tournée vers nous. », la foule –« J’ai marché au milieu des gens, gens moi-même. », des jardins, des oiseaux, des chats, le long mur de la Santé, des cafés, des cinémas, des églises, des librairies, la pluie –« La flaque respectait d’instinct la perspective, et je me voyais à la fois dessous et en relief. », le soleil, des maisons -« J’ai vu, au-dessus des garages de jardin, se morfondre le panier de basket cloué à l’enfance de la maison. », des chiens, des panneaux, les nuages, des visages, des amoureux, des quais, des ponts, la Seine, des mères, des pères, des enfants, des joueurs de pétanque, des poubelles –« Les poubelles jaunes étaient bleu Klein. », des enseignants, des élèves, des squares, des kiosques, des vieux messsieurs, des vieilles dames –« « T’allais oublier tes ailes », a dit en riant la vieille dame à l’autre encore plus vieille dame, en lui tendant sa canne. », des bébés, des vendeurs à la sauvette, des gares –« J’ai regardé la petite fille sauter, aux grilles de Saint-Lazare, chaque fois que passait un train. A côté, sa grand-mère sautait aussi, moins haut, mais en même temps. », la neige, des ombres –« Notre ombre est une partie très calme de nous. », des accordéonistes, des marchés, des bibliothèques, des vélos, des voitures, des trottinettes, des scooters, des bus, des cités –« Terrain à un seul panier au milieu des barres de la cité. Et devoir apprendre, là, à jouer contre son camp. » …

Et encore …
Et ancore …
Suivons-la.
Marchons à ses côtés.
Partageons ses pas, ses mots.

Lisons 31 kilomètres aujourd’hui.

Milène Tournier, 31 kilomètres aujourd’hui, Éditions Lurlure, 144 p., 2025, 16€