La deuxième vie de Lacan (Le Séminaire. Livre XIII)

Détail couverture © Seuil

Ce qu’avait dit Detlev Claussen de Theodor W. Adorno : « un des derniers génies », dans une biographie du philosophe traduite aux éditions Klincksieck, en 2019, nous pouvons très certainement le dire aussi de Jacques Lacan (1901-1981) qui néanmoins stigmatisait « la servitude qui appartient au biographe comme tel ».

En établissant son Séminaire qui paraît depuis quelques années déjà aux éditions du Seuil – comme aujourd’hui le tout dernier, L’objet de la psychanalyse, Livre XIII, Lacan voulait qu’on oublie sa personne pour préférer sa pensée, son « mathème » comme il le disait à Jacques-Alain Miller qui s’est particulièrement intéressé à élaborer ce qui, de sa pensée, pouvait être transmis à tous.

On se souvient de l’opuscule « Vie de Lacan », de Jacques-Alain Miller (Navarin Editeur, 2011), où il dit entendre tout autre chose qu’une « biographie », mais où l’on voit bien que Lacan c’était aussi quelqu’un, c’était un corps avec des affects, des gestes comme aimait à le dire son ami Sollers, qui avait fait du célèbre psychanalyste un désopilant personnage de fiction dans son roman Femmes (Gallimard, 1983), où il l’appelait « Fals ». Tout comme François Weyergans en avait fait le héros de son roman Le Pitre (Gallimard, 1973), sous l’appellation du Grand Vizir, voire du « Charlatan ». En reconnaissant que ce mot était néanmoins un peu dur pour ce courageux praticien : « cet ancien chef de clinique, ce fauteur d’hérésies dans différents congrès européens où il brandissait des phallus en guise de foudre pour s’introniser le Jupiter d’une science sans Minerve jusqu’à lui ».

Mais voici Jacques Lacan lui-même – réel – dans le Livre XIII de son Séminaire, « L’objet de la psychanalyse », où la vie bat son plein. Où il dit (avec Pascal) ce qu’est « engager sa vie », ce qui est « parier pour une seconde vie »… et où l’on fait même un voyage aux USA, où Lacan dit avoir rencontré un passé, « un passé absolu, compact, un passé à couper au couteau, un passé pur, un passé d’autant plus essentiel qu’il n’a jamais existé » (comme le fait qu’à New York, par exemple, il rencontre des églises gothiques et même des cathédrales à tous les coins de rue).

Au cœur de ce Séminaire de l’année 1965-1966, il y a son analyse du « tableau des tableaux », Les Ménines de Vélasquez – dont il fait justement un « tableau vivant », en présence de Michel Foucault qui venait de publier son best-seller « Les Mots et les Choses », qui s’ouvre sur l’analyse – formidable, disait Lacan – de ce célèbre tableau sur lequel – dit Jacques-Alain Miller – Lacan allait lui faire la leçon, lui montrer qu’il avait en vérité compris « que dalle »…

C’est en vérité beaucoup plus compliqué, plus subtil : on voit bien, en effet, le savant Lacan, qui dit dans ce séminaire que là où il y a du savoir, il y a un savant (le nouveau cogito : « il y a du savoir, donc il y a un savant »). Lacan savait que certains (beaucoup) considéraient que sa façon d’aborder la psychanalyse avait quelque chose de trop intellectualiste, de trop verbal… Certains psychanalystes avaient une admiration pour sa théorie mais des réserves sur sa pratique – ils ne pensaient pas, par exemple, que sa théorie des nœuds borroméens avait une quelconque incidence sur les patients, auprès desquels les concepts ne pouvaient pas être repris tels quels (disaient-ils). André Green, par exemple, qui intervient dans ce séminaire de 1965 sur « l’objet a » (objet petit a) disait néanmoins que les deux se tiennent (théorie et pratique), mais parlait quand même de la perpétuelle fuite en avant de Lacan : Hegel, l’imaginaire ; Saussure, le signifiant ; Lévi-Strauss, les structures de la parenté ; la critique de Derrida… et ici, dans le Livre XIII, Foucault qui aurait finalement compris « que dalle » aux Ménines de Vélasquez… André Green (1927-2012) avait même fini par dire ((dans ses entretiens avec Maurice Corcos, Albin Michel, 2006) que Lacan était « daté ».

Il faut ouvrir ce Livre XIII du Séminaire de Lacan pour voir à quel point, au contraire, penser est une fête – que ce soit sur la topologie, sur la perspective, sur Dante, Pascal, Foucault et Vélasquez ; sur la voix, sur la jouissance, sur l’art pariétal, sur Balthus… Sur le sujet de la science – sur « l’objet de la psychanalyse » qui est à proprement parler « ce qui, du corps, choit, fait déchet, chute (…) tombe sous le couperet du signifiant » : « C’est ce quelque chose qui se produit comme effet du signifiant, et c’est dans la mesure où le signifiant sur ce sujet incarné porte sa marque, que quelque chose de corporel, effectif, matériel, se produit, qui est ce qui est en question »…

Chez Lacan (et avec Miller), le langage travaille : le tableau pense et le langage travaille). C’est particulièrement vrai dans ce séminaire de 1965-66, qui rassemble tous les grands thèmes lacaniens, et qui allait conduire Lacan lui-même à lancer ses célèbres « Écrits », paru en 1966 aux éditions du Seuil. Soixante plus tard, et pour paraphraser Antoine Compagnon qui consacre dans 1966, année mirifique qui vient de paraître de très belle pages à cet événement qu’est la publication des Écrits, Lacan toujours et encore mirifique.

Le Séminaire. Livre XIII. L’objet de la psychanalyse, de Jacques Lacan. Texte établi par Jacques-Alain Miller. Seuil – Collection « Seuil & Le Champ freudien » 448 pages, 29,50 euros. (En librairie le 23 janvier)