Pasolini : Aucune société ne contient le monde (Transhumaner et organiser)

Pasolini, Mamma Roma (DR)

Transhumaner et organiser est le dernier recueil inédit publié du vivant de Pasolini. Plus de 50 ans après sa parution en Italie, il a fallu le désir d’une poétesse-traductrice (Florence Pazzottu) et la passion intelligente d’une éditrice (Catherine Tourné) pour que ce livre soit traduit et disponible dans son intégralité en français.

Le titre comprend un mot qui n’est ni du français ni de l’italien : « transhumaner ». Pasolini reprend ce mot de Dante qui l’invente dans La Divine Comédie (Paradis, Chant 1). La signification de « trasumanar » n’est pas explicitée par celui-ci, le terme étant utilisé dans un vers : « Trasumanar significar per verba / non si poria » (« Transhumaner, le signifier par la parole / on ne le pourrait pas »). Ce qui est immédiatement notable est que « trasumanar » ne peut se réduire au langage, qu’il s’agit d’une expérience qui fait obstacle au langage, à la signification langagière, qui en tant que telle échappe aux significations permises par le langage humain, par telle langue. Dante, en inventant ce mot, se réfère à l’expérience de ce qui a été vu, qui est en soi ineffable, plus qu’humain, au-delà de l’humain (« vidi cose che ridire / né sa né può chi di là sù discende »). Pourquoi Pasolini reprend-il ce terme alors que le contexte historique qui est le sien n’est pas celui de Dante, qu’il n’adhère pas aux croyances, au discours religieux, au projet de Dante ? « Trasumanar », chez Pasolini, ne saurait renvoyer à une « vision » du paradis, à un rapport avec Dieu. De quoi, alors, s’agit-il ?

Le titre est d’autant plus énigmatique qu’il relie « transhumaner » et « organiser », deux termes, deux verbes qui paraissent renvoyer à des idées distinctes, opposées. « Transhumaner » apparaît sous la forme d’un verbe exprimant un mouvement –peut-être s’agit-il aussi d’un but, d’un idéal. Le verbe « organiser » paraît insister sur l’idée de l’établissement d’un ordre cohérent, immuable – établissement qui pourrait lui aussi être un idéal. « Transhumaner » et « organiser » exprimeraient deux possibilités que l’on verrait opposées plutôt que reliées, le titre affirmant un paradoxe non pas à résoudre mais à maintenir. Si l’affirmation de ces deux opérations peut être lue comme l’énoncé d’idéaux, elle peut également être comprise comme l’expression de principes pratiques, à la fois poétiques, politiques, éthiques – fonder, si l’on peut dire, une écriture, un rapport aux autres, à soi, à l’histoire sur ces deux principes, ces deux opérations apparemment contraires : favoriser le mouvement, favoriser l’organisation.

« Organiser » viendrait de Gramsci dont Pasolini a évidemment été un lecteur, de l’idée complexe d’organisation que le philosophe italien développe par exemple dans sa réflexion sur la fonction de ce qu’il appelle « l’intellectuel » ou sur les conditions de « l’hégémonie culturelle ». Si on perçoit cette référence comme une des pistes indiquées par le titre, on pourrait aussi concevoir que le lien entre « transhumaner » et « organiser » renvoie à la distinction faite par Gramsci entre « guerre de mouvement » et « guerre de position », la deuxième impliquant l’établissement de structures et d’un ordre pérennes, la première désignant un ensemble d’actions contestatrices, déstabilisantes qui sont les signes d’un autre ordre possible non encore réalisé. Résumé grossièrement : d’un côté un mouvement, de l’autre l’organisation d’un ordre. Il ne s’agirait pas de dire que Pasolini applique Gramsci mais d’envisager que, comme il le fait avec Dante, il prélève des termes, des idées, qu’il transforme, qu’il fait signifier autrement, auxquels il donne une autre dimension pratique – et d’abord, peut-être, par le fait que les deux verbes, chez Pasolini, désignent moins des moments distincts que des principes ou idéaux à maintenir ensemble, en même temps (« et » exprimant plus une juxtaposition qu’une succession).

Dans Transhumaner et organiser, Pasolini invite à le suivre, à l’accompagner dans le mouvement ambigu et pluriel du « trasumanar » par lequel il ne s’agit plus de quitter l’humain pour un au-delà divin, Paradis ou Enfer ou Purgatoire. Il ne s’agit plus de contempler l’humain sous la loi ou à partir de la loi éternelle de Dieu mais de traverser l’humain, l’humanité (trans-humaner) ; d’être parmi l’humain, au milieu de l’humanité telle qu’elle existe (tra-humaner ?) ; de sortir de soi, des frontières limitées du rapport commun à soi et aux autres (« transhumaner » comme dans « trans-humance » ?) – par et pour un mouvement, un voyage à travers l’humain concret, l’humanité matérielle avec ses événements, ses faits, ses émotions, ses désirs, ses noms, ses désordres, ses folies, ses sagesses, etc. : tout et tout ensemble (« exprimer, au plus bas degré, le tout »).

Nouveau Virgile, nouvelle Béatrice, Pasolini est le guide de ce voyage. Il écrit un « Je » qui renvoie à Pasolini lui-même : à ce qu’il est, à ce qu’il devient. Mais il n’est pas seulement le guide, il est celui qui fait le voyage, qui l’opère : un Pasolini-mouvement qui n’est pas seulement le guide, qui n’est pas seulement celui qui voyage mais qui est le voyage. S’il y a de l’autobiographique dans le texte, il y a surtout un ensemble de parcours, de rencontres, de rapports à soi et aux autres qui impliquent et produisent des déplacements, des transformations, des émotions ou sentiments ou pensées indissociables du mouvement, des trajets, des rencontres qui affectent et changent. Si les poèmes sont écrits à partir de soi, inséparables de telle subjectivité singulière, individuelle, le soi qui s’y exprime et s’y forme est mobile, pluriel, changé et changeant. Le Je de l’énonciation – Pasolini – est indissociable de rencontres, de relations par lesquelles ce qu’il est devient mobile, changeant, pluriel, autre (« Brésil, ma terre » ; « barbares, mes uniques amis »). Être mobile, voyager ne se résume pas au déplacement mais correspond à l’établissement de relations à autre chose que soi, à d’autres que soi, relations par lesquelles Je est affecté et change : un nomadisme relationnel (« Mais je suis libre parce que je suis un peu plus libre de moi-même » ; […] se défaire sans douleur de soi-même »). Et l’énonciation, l’écriture sont ici inséparables d’une pluralité, d’une mobilité, d’un nomadisme relationnel.

Parmi l’humanité, à travers l’humanité, ce qui est rencontré est une pluralité, une diversité, des différences, des changements, des singularités – humanité non pas éternelle, abstraite, identique, mais historique, située, nombreuse : un patchwork sans fin. Les textes qui composent le recueil ne parlent pas d’une chose en particulier mais semblent pouvoir parler de tout, tendent à parler de tout (« ne croyant plus en rien sinon en tout ») : du Pape, de Maria Callas, d’Elsa Morante, de Ninetto Davoli, de prostitués, de bites, du PCI, d’attentats, de voyages au Brésil ou en Grèce ou ailleurs, de films, de cinéastes, de poésie, de Marx, de Kennedy, de bouches à embrasser, de corps dragués, de la Vierge, des taulards, d’Euripide, de Pier Paolo Pasolini, de solitude, de Dionys Mascolo, de l’amour, de l’Allemagne, etc. Tout semble pouvoir et devoir s’engouffrer dans ces poèmes, tout semble pouvoir et devoir y être rencontré – la rencontre étant le mouvement et l’art des relations, l’art du pluriel, du divers en lui-même ; le rapport, ici, au tout-venant, le tout étant toujours ouvert (« aucune société ne contient le monde »).

Les textes dérivent ainsi d’une logique matérialiste, marxiste, comme ils sont formés, en écho avec Gramsci et l’idée d’une « guerre de mouvement », d’une mobilité qui affecte, qui change, qui subvertit, qui agit de manière critique sur un certain ordre moral, politique, esthétique. Pasolini affirme un marxisme hérétique, un communisme hérétique. Il peut parler de « la belle bite de Maïakovski » – poète fondamental mais aussi érigé par Staline en héros de la révolution communiste ; il peut parler des « taulards » plutôt que du prolétariat ; du « fascisme de gauche » ; du Christ qui est « un beau petit brun, bouclé ». Il peut exalter le peuple caravagesque des faubourgs romains (et ses « fortes bites »), le sous-prolétariat plutôt que l’héroïque et salvateur prolétariat ; il peut en parler d’un point de vue érotique, pornographique, homosexuel ; il peut le rapprocher des guérilleros résistants et révolutionnaires (Marx et Engels opposent le lumpenprolétariat antirévolutionnaire et le prolétariat révolutionnaire). Il peut évoquer ses vacances sur une île grecque possédée par des millionnaires en même temps qu’il déclare sa « solidarité avec Potere Operaio / et avec tous les autres groupuscules d’extrême-gauche ». Il peut évoquer le fait que tel message révolutionnaire a été écrit par « une tapette » ; que tel « garçon du peuple / qui se donne pour mille cruzeiros à Copacabana » est aussi son guide (plutôt que Staline ou Lénine ou tel duce du PCI). Il peut écrire sur le sourire de Kennedy, sur l’envie d’embrasser la bouche de l’américain Kennedy…

Dans Transhumaner et organiser, Pasolini défait les hiérarchies, l’ordre, les frontières attendus, institués, imposés de l’idéologie de gauche et de droite ; le minoritaire, l’exclu, le condamné, l’inexistant se mettent à parler, à occuper la place du point de vue de la pensée et du discours : le lumpen, l’homosexuel, l’individu dans ce qu’il a de plus subjectif, le corps et le désir, le prisonnier, le prostitué, etc (« Taulards, faites grève »). Et l’humour, le goût de l’ironie provocatrice. Pasolini mène à sa façon une « guerre de mouvement » et par le mouvement : il trouble et démantèle l’ordre établi en affirmant son rapport aux individus de ce peuple nouveau, bigarré, pluriel ; il affirme et réaffirme sans cesse le nomadisme des relations, le fait qu’il ne s’arrête à aucune en particulier mais les embrasse toutes simultanément et successivement. Il n’y a plus de sauveur unique, il n’y a plus de point central, mais une dérive toujours reconduite et voulue, désirée, à l’intérieur d’une pluralité hétérogène. Plutôt qu’une hiérarchie, un plan égalitaire ; plutôt que des frontières, des trajets transversaux. Le Je, ici, serait un point d’intersection toujours mobile, à chaque fois changé par les lignes nouvelles qui l’affectent. Le discours ne peut plus être celui de l’idéologie, de la logique de l’idéologie.

On comprend bien que le parti-pris matérialiste de Pasolini n’est pas orthodoxe ; rien de sa pensée, de ce qu’il écrit ici n’est orthodoxe, ne se conforme à ce qui est attendu – exigé – par l’ordre bourgeois, catholique, par l’institution du parti communiste, par les intellectuel.le.s ordinaires et hétérocentré.e.s d’une gauche effectivement, fascisante. Le parti-pris matérialiste se développe par la volonté ou le désir d’être avec les individus et les groupes tels qu’ils sont, d’être avec soi-même de la façon la plus subjective – des désirs réels, des conditions réelles, des corps réels, des contradictions réelles : quitter la terre de l’idéal abstrait, de l’idéologie, des logiques politiques, morales, esthétiques, sexuelles établies, enracinées, admises. Ce parti-pris se développe par le « voyage », le nomadisme, le mouvement du « transhumaner », le parcours à travers l’humanité avec ses groupes réels, ses individus réels, singuliers, ses élans subjectifs, ses sensibilités, ses inventions réelles, ses modes de vie, de pensée, ses façons d’éprouver qui existent et telles qu’elles existent (« Il faut au contraire lutter / en sonnant toutes cloches »). Et ce parti-pris se développe par le choix du point de vue totalement subjectif : parler à partir de soi, dire et penser et sentir à partir de soi. L’ordre établi ne peut y retrouver ses mots, sa logique. Pasolini, oubliant les devoirs de l’orthodoxie bourgeoise ou communiste, mène une « guerre de mouvement », par le mouvement, par les rencontres, dans un sens et selon des modalités auxquelles Gramsci n’avait pas pensé (Pasolini rapproche le poème de la bombe ; les poèmes sont des « engins », « Même explosifs »). Cette « hérésie » est d’autant plus hérétique qu’elle est « sans but ; purement inventrice » : mouvement de la vie, traversée sans point d’arrivée, qui n’organise rien, par définition nomade. L’autre nom de l’hérésie serait peut-être le minoritaire, le « mineur »…

Dans Transhumaner et organiser, Pasolini crée une pratique du pluriel, du divers, de l’hétérogène, de la traversée, de la rencontre. Il crée également une langue poétique plurielle, diverse, hétérogène, mobile, transversale. S’il écrit en italien, il mobilise le grec, le latin, le romanesco, le swahili, l’italien ancien, le dialecte milanais, le français. C’est Pasolini qui écrit mais en incluant dans son écriture celle d’autres : Dante, Joyce, Elsa Morante, Marx, la Bible, l’opéra, la mythologie, etc. Il multiplie les niveaux et registres de langue : populaire, savant, abstrait, vulgaire, philosophique… Il multiplie les registres et les genres : lyrisme, élégie, documentaire, intime, psychologique ; constat, adresse, lettre, jugement, prose, poésie, etc. Il entremêle la poésie, le vers, et le récit. Les textes sont faits de ces liens, de cette diversité juxtaposée, reliée par le texte. Plutôt que de demeurer fixée dans un ordre, la langue est faite nomade, l’écriture est ce nomadisme, un art de la relation entre hétérogènes, toujours en mouvement. Là encore, il s’agit de défaire les frontières, les hiérarchies ; de produire un plan égalitaire constitué de lignes transversales ; d’affirmer le divers, le pluriel, l’hétérogène ; d’exclure l’idéologie au profit d’une diversité de discours, de possibles. Il s’agit de créer les conditions d’une écriture qui exclut la domination : « […] ton parler était un parler de la domination / pas de la vie, qui ne domine rien, elle ».

Les poèmes qui composent le recueil sont faits d’une hétérogénéité (linguistique, littéraire, humaine…) qui coexiste, de mouvements et relations : plus de centre mais une constellation. C’est la logique du « transhumaner » : produire du mouvement, sortir des terres fixes, délimitées, parcourir ce qui existe, créer des rapports, créer une égalité. Les textes exhibent une forme d’incohérence, incluant des ruptures de la syntaxe, de la proposition, des aberrations de la ponctuation, le recours à la synéciose ; tendant vers le montage plutôt que l’unité et le développement, vers la juxtaposition plutôt que l’articulation dialectique, que la résolution (« Illusionnons-nous sur le fait que toute cette liberté ne sert qu’à / Le jour du lendemain qui avec tant de zèle est vécu / le jour du lendemain vécu du pas / de qui va par les rues nocturnes / ou dans les belles matinées pour la première fois »). À l’intérieur de cette logique de l’écriture, la langue diverge, se heurte également à des limites : interruption syntaxique et sémantique, silence, langue étrangère, « balbutiement », formules obscures (« cette langue obscure / (spéciale) de la poésie »), etc. Ce qui impose à chaque fois des limites à la langue, c’est le mouvement de l’écriture, son nomadisme fondamental, son hérésie, son devenir-mineur, son silence actif : « Je tends tout entier à l’agrammatical ».

La « guerre de mouvement » est aussi menée dans la langue, par l’écriture : tout, effectivement, y tend vers l’explosion. Règne une forme d’anarchisme. La nature de ces textes peut éclairer sur ce que signifie « organiser », ce que pourrait être le rapport étroit entre « transhumaner » et « organiser », puisqu’un texte organise, est une forme d’ordre. Ce qui, entre autres, est remarquable et très réjouissant dans la façon dont Pasolini construit les textes de ce recueil est qu’ils relèvent du montage, de la juxtaposition, du collage, qu’ils réunissent une pluralité hétérogène sans la soumettre à une identité, sans la réduire pour la faire entrer de force dans un ensemble homogène, lissé. Le divers, le pluriel, l’hétérogène demeurent tels et sont exhibés en eux-mêmes.

Dans le mouvement du « transhumaner », dans le parcours de l’humain opéré par Pasolini, il s’agit bien de cela : construire un plan dans lequel tend à coexister « tout », mais un tout qui est la coexistence d’une pluralité, d’une diversité, d’une hétérogénéité par-delà toute idée produisant de l’unité – la seule unité est celle du divers, de l’hétérogène –, gommant les disparités, les incohérences, les paradoxes. Organiser, ici, serait synonyme de faire coexister, de monter, de juxtaposer, de composer un ensemble qui éclate de toutes parts. Si « aucune société ne contient le monde », si aucune idéologie ne contient la pensée, si aucun ordre ne contient ce qui existe, si aucun désir ne contient le désir, c’est parce que ce qui existe, c’est parce que le monde sont en eux-mêmes pluriels, hétérogènes, débordent toujours les limites, les frontières, les terres identiques à des camps de mort. Organiser ne peut alors être unifier mais composer, monter, affirmer l’ensemble tel qu’il est empiriquement, matériellement, c’est-à-dire sans identité surplombante (« unissons-nous mais cultivez le fractionnisme, mais renoncez aux Unités »). Ce pourrait être cela, le communisme hérétique de Pasolini – qui ne revient pas à dire « oui » à tout puisque la composition ainsi comprise, puisque le montage, l’affirmation de la juxtaposition comme principes autant poétiques que politiques, puisque l’affirmation du divers, du pluriel, de l’hétérogène excluent ce qui s’y oppose et les empêche. Le « organiser » implique bien la pratique du « transhumaner » et inversement, les deux indissociables, en même temps, pour une autre poétique et une autre politique. Pour, sans doute, la vie par définition hérétique : « […] ce point de la vie / qui ne coïncide avec aucun système, / et que nulle révolution, en outre, ne peut calculer ».

Il aura fallu attendre 50 ans pour découvrir ce livre en français et découvrir comment, 50 ans après son assassinat, Pasolini est l’auteur d’un livre qui, aujourd’hui, est le plus radical, le plus explosif. Il est difficile de concevoir que (au moins) ceux et celles qui s’intéressent à la poésie, qui écrivent de la poésie en France – dans l’espace francophone – aujourd’hui ne lisent pas ce livre désormais, pour nous, fondamental.

 

Pier Paolo Pasolini, Transhumaner et organiser, éditions LansKine, octobre 2025, 248 pages, 20€. Traduction : Florence Pazzottu.