« Sarah Kofman » serait « le meilleur titre si je n’avais pas encore peur de ne pas être capable de m’y mesurer »

« Sarah Kofman » serait « le meilleur titre si je n’avais pas encore peur de ne pas être capable de m’y mesurer », avait dit Jacques Derrida (1930-2004) à la mort de Sarah Kofman (1934-1994), où il avait finalement choisi de parler de l’art et du rire de Sarah.

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« indissociables, disait-il, son art et son rire furent aussi indissociablement des interprétations de l’art et du rire ». Sarah Kofman qui ne parlait pas seulement de l’art mais qui peignait et dessinait. Qui « pleurait pour rire, voilà ma thèse ou mon hypothèse » disait Derrida dans un texte qu’on peut lire dans son volume Chaque fois unique, la fin du monde (Galilée, 2003), où sont rassemblés tous les textes que le philosophe a écrits à la mort de certains de ses amis – dont Barthes, Foucault, Deleuze, Levinas, Kofman, Blanchot… – Blanchot qui figure dans le récit Paroles suffoquées de Sarah Kofman, que les éditions Verdier rééditent ces jours-ci dans la collection « Verdier poche » où a déjà paru son autre récit : Rue Ordener, rue Labat (2024) ; Blanchot dont Sarah Kofman rappelle qu’il a effacé le mot « récit » de tous ses textes – dès La Folie du jour, en 1949, qui est aussi un texte qui « obsédait » Derrida, qui le dit dans le Séminaire des années 1992-1993 qui vient de paraître sous le titre Témoigner – car « s’il n’y a plus de récit possible après Auschwitz, disait Sarah Kofman, s’impose pourtant de parler, parler sans fin pour ceux qui n’ont pu parler parce qu’ils ont voulu jusqu’au bout sauvegarder sans la trahir la vraie parole »… Mais « comment un témoignage peut-il échapper à la loi idyllique du récit ? » disait encore Sarah Kofman ; et qu’est-ce que témoigner ?

« Témoigner, c’est dire ou manifester, en s’engageant à dire la vérité, qu’on a vécu, fait l’épreuve ou l’expérience de quelque chose (…) dont on est seul à pouvoir témoigner », disait Jacques Derrida – qui disait encore que « le témoin dévoile un secret, c’est-à-dire quelque chose dont il garde le secret au moment même où il le dévoile, car il doit rester le seul à savoir ce dont il parle et témoigne pour être témoin »… C’est par exemple toute la question de l’analyste : « En quel sens l’analyste est-il un témoin, ou une témoine, pris à témoin, un témoin différent du confesseur ou du médecin, tenu pourtant comme eux au secret, mais avec une responsabilité différente quant au secret »… Derrida a souvent parlé (en vérité tout le temps) de psychanalyse, de Freud et de son texte Au-delà du principe de plaisir qui le fascinait ; mais surtout du fait que la psychanalyse a refondé une « logique radicale », disait-il… Reste qu’il était aussi « tout entier littérature » – et parlait souvent de Blanchot, ou encore de Melville et de son copiste Bartleby, où le grand témoin, dans ce merveilleux récit (Bartleby le scribe), est le narrateur – qui est d’ailleurs un homme de loi… et qui est aussi « le dernier à parler » ; qui témoigne d’un secret qu’il va même divulguer, à savoir que Bartleby fut – selon la rumeur – « un employé subalterne au service des lettres au rebut de Washington », dont il aurait été soudainement chassé par un remaniement au sein de l’administration … Bartleby a donc travaillé dans un Dead Letter Office, ce lieu où « tant de choses témoignent en souffrance », dit Derrida – « choses-témoins que sont les bagues, les lettres, les serments, qui restent en souffrance à la poste »… Bartleby, comme Blanchot, rend l’expérience de la mort impossible (Bartleby qui meurt à la toute fin du récit). « On ne peut pas mourir », dit Derrida – et quand on écrit sur « l’inimaginable », disait Sarah Kofman, « il s’agit avant tout de ne pas avoir une écriture maîtrisante, didactique, spéculative. Il faut tenter d’écrire en laissant place pour le silence de ceux qui n’ont pu parler ».

Son père est mort à Auschwitz. Sarah Kofman a écrit Paroles suffoquées, mais aussi Pourquoi rit-on ? – qui portait sur le Witz, le mot d’esprit de Freud… Elle a donc écrit, simultanément, sur « Auschwitz » et sur le « witz » ; en réalité d’abord sur Auschwitz. Claude Lanzmann commence son film Shoah par l’impossibilité de raconter cette histoire – car ce qu’il y a au départ de ce film, « c’est, d’une part, la disparition des traces, il n’y a plus rien, c’est le néant (et il fallait faire un film à partir de ce néant », disait-il). Donc témoigner à partir du néant – « témoigner du néant », dit Derrida. Il y a d’ailleurs une partie intitulée « Aporie » dans le livre de Sarah Kofman – qui s’intitule plus précisément « Comment s’en sortir ? », qui est un texte de philosophie – de Platon à Heidegger – avec Aporia, Pénia, Poros, Eros, Prométhée premier philosophe… Derrida et Kofman les derniers à parler – « Voilà, je m’arrête, je pensais être moins long et vous laisser la parole, mais non <Rires>, j’aurai parlé tout seul… », disait Derrida à la toute fin de Témoigner… La parole parle ; néanmoins « en laissant place pour le silence de ceux qui n’ont pu parler », disait – insistait – Sarah Kofman…

Sarah Kofman, Paroles suffoquées suivi de Comment s’en sortir ? Edition établie par Isabelle Ullern. Verdier, 256 pages, 13 euros.

Jacques Derrida, Témoigner. Séminaire (1992-1993), Seuil – Collection « Bibliothèque Derrida », 348 pages – 25 euros (En librairie le 21 novembre)