Paul de Brancion : La guerre et la quête spirituelle (L’Armée des frontières)

Great mosque in the marine street, Algiers, Algeria©Library of Congress/WikiCommons

Peu de guerres auront autant nourri la fiction que celle d’Algérie (1954-1962). Elle continue de hanter l’imaginaire français et algérien, tant les zones d’ombre et les blessures qu’elle a laissées restent béantes.

C’est dans cet espace de mémoire que s’inscrit L’Armée des frontières, de Paul de Brancion. Une œuvre qui s’attache à éclairer un chapitre méconnu de cette guerre à travers une histoire d’espionnage dont la force réside dans l’habile entrelacement d’éléments réalistes et imaginaires, dans une narration empreinte d’une vision poétique et mystique.

Le récit s’appuie sur des faits avérés, peu connus, concernant la facilitation de l’exfiltration de légionnaires français. Ces désertions étaient organisées par un réseau téléguidé par les services de renseignement ouest-allemands. Actif pendant des années avec le soutien de quatre brigades du Front de libération nationale algérien (FLN), il a permis le départ de plus de 4 000 soldats.

Pour raconter cette histoire, Paul de Brancion crée le personnage d’un agent double, Issa Walter, étroitement lié à l’Algérie, à l’Allemagne, et à la France. Personnage d’une remarquable complexité, non seulement en raison de ses multiples identités mais aussi parce qu’il incarne à la fois le soldat austère et entraîné, et l’être sensible, avide de lectures théologiques et spirituelles. Issa Walter représente la capacité d’agir comme celle de se dissimuler ; tantôt on le voit participer à des opérations militaires ou de renseignement, tantôt il se cache derrière sa profession d’enseignant.

On apprend qu’Issa Walter est né à Sidi-Ferruch d’une mère algérienne et d’un père allemand, attaché militaire nazi au consulat d’Allemagne à Alger, qui s’enfuit à Berlin après que sa maîtresse est tombée enceinte. Plus tard, sa mère épouse Heinrich Walter, sous-officier du régiment d’élite de la Légion étrangère, qui adopte son fils et lui enseigne sa langue maternelle, ainsi que la valeur du silence.

À douze ans, Issa part avec sa mère pour Paris ; lui est au lycée tandis que celle-ci reprend ses études de médecine. Après qu’elle a obtenu son diplôme, il la suit dans différentes villes allemandes, au gré de ses affectations dans des hôpitaux militaires, avant d’étudier le droit, les sciences politiques et l’histoire des idées à l’université de Heidelberg. C’est là que les services de renseignement ouest-allemands le recrutent pour l’envoyer en Algérie comme agent double. Sa mission consiste à recueillir des informations, à identifier les soldats de la Légion étrangère française susceptibles de déserter, et à favoriser leur évasion.

Pendant quatre ans, Issa Walter participe à la lutte contre le colonialisme français en Algérie sous les ordres de Franz Vechta, dit Mustafa, un ancien soldat ayant déserté l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale pour rejoindre l’Armée rouge. Après la guerre, celle-ci l’envoie en Allemagne de l’Est pour étudier dans une école du KGB. Mais les méthodes d’endoctrinement idéologique qui y étaient pratiquées le poussent à fuir à l’Ouest où, à Paris, il rejoint le Front de libération nationale et se convertit à l’islam.

Le quartier général d’Issa est la ville algérienne de Béchar, près de la frontière marocaine. Il se fait passer pour un professeur à la mosquée de la ville, où il enseigne aux enfants à psalmodier le Coran, ou l’art du tajwid. Cette couverture n’a rien d’étonnant, Issa ayant étudié en profondeur les écrits de l’orientaliste Louis Massignon, suivi à l’université de Heidelberg les séminaires de Henry Corbin en théologie, de Hans-Georg Gadamer et de Karl Löwith, en plus d’avoir fréquenté une école coranique durant son enfance.

Issa Walter explique : « J’ai quitté l’Algérie très jeune, je me sens plus Français qu’Algérien et plus Allemand que Français, alors cette histoire de faire déserter les légionnaires ne me concerne pas directement. Je préférerais me battre, cacher des armes, organiser des raids. » Mais il s’adapte vite à son double rôle à la mosquée, se remémorant, pour se donner du courage et persévérer dans ses fonctions, ce qu’écrivait le philosophe et militant politique martiniquais Frantz Fanon : « La densité de l’histoire ne détermine aucune de mes actions. Je suis mon propre fondement. »

Rapidement, ses priorités sont bouleversées, et il trouve plus de satisfaction dans son travail auprès des enfants en tant que répétiteur coranique que dans les soirées passées dans les cafés à repérer les soldats qui veulent déserter l’armée française : « Pourquoi même dans l’action suis-je absent des pesanteurs du monde, comme si je me trouvais à deux pas du réel, pas vraiment dedans ? »

La création de ce personnage a nécessité pour l’auteur une lecture minutieuse des récits d’historiens, de journalistes et d’auteurs sur la guerre d’indépendance algérienne : Yves Courrière, Benjamin Stora, Roger Vétillard, Bellahsène Bali… La lecture des écrits de l’émir Abdelkader et du Coran lui a permis de conférer au personnage une dimension romanesque et mystique. Issa n’est donc pas entièrement fictif, d’autant que Paul de Brancion, pour le créer, a également repris de nombreux traits d’agents ayant véritablement participé à la libération de l’Algérie du colonialisme, comme l’ingénieur allemand Wilhelm Schulz-Lesum, chargé d’accueillir les soldats déserteurs à Tétouan, ou son compatriote, le militant Winfried Müller, devenu officier de l’Armée de libération nationale sous le nom de Si Mustapha Müller. L’auteur s’est également inspiré de la vie et du parcours de Müller pour créer le personnage de Franz Vechta.

Ainsi, comme Issa le dit : « Il est impossible de savoir de quel projet on est issu. » Cette affirmation, tout en reflétant la nature complexe et multiple de ce personnage, témoigne de sa quête spirituelle, dont les fruits se manifestent dans de nombreuses réflexions. Par exemple, lorsqu’Issa est blessé lors d’une opération d’exfiltration de troupes au Maroc et qu’il commence à trouver le temps long dans son lit d’hôpital, il se dit : « Je dois effectuer un retour en moi-même. Être comme un réceptacle des prédispositions de mon corps à recouvrer la vie. […] Laisser advenir les grands mouvements énergétiques de l’être en étant présent et absent à la fois. » Ailleurs : « Il est possible de faire face à la contradiction d’exister, aux grands mouvements de l’être avec des mots qui s’adressent à l’infini intérieur. J’ai une théophanie bien à moi. Je ne pratique évidemment pas le chemin droit. Derrière et devant moi, il y a des mers agitées. »

Dans un moment d’élévation spirituelle, il voudrait « considérer la réalité du monde, tenter de lui conférer des contours moins acérés, poser sur le sol avec douceur le poids de son corps. La marque de mon pas ne doit pas blesser le monde. » Et, dans un moment d’illumination, il comprend que « tout action originale ou inventive comporte un risque de désordre. Puisque le Créateur nous a octroyé cette vie-là, il a, dans le même mouvement, accordé la capacité d’action déstabilisatrice, c’est-à-dire d’invention. »

La valeur de ce roman réside autant dans la nature de ce personnage fascinant que dans la lumière qu’il projette, à travers son parcours, sur le conflit secret entre la France et l’Allemagne de l’Ouest pendant la guerre d’indépendance algérienne, et sur le rôle important joué à l’époque par le gouvernement de Bonn pour contrecarrer le projet colonial français en Algérie, grâce au réseau d’espions qu’il dirigeait et auquel appartient le personnage d’Issa Walter.

L’Armée des frontières donne une idée précise de l’organisation de ce réseau, de sa manière de fonctionner, ainsi que des efforts déployés par les officiers de l’armée française pour le démanteler, et qui ont conduit à d’horribles massacres dans plusieurs provinces algériennes : « tous ceux qui sont soupçonnés de connivence avec l’ennemi sont passés par les armes ou exécutés de façon sommaire après avoir été torturés. (…) Le système des rumeurs et faux indices organisé par le SDEC, fait mourir des milliers de combattants supposés traîtres. »

Cette conduite n’a rien de surprenant, car « depuis Diên Biên Phu, l’armée française achève de se déshonorer » : « Terroriser, tuer, étrangler, violer, assassiner, atroce mais classique. Les chiens de guerre le font depuis toujours. Toute guerre tend à dégénérer, elle s’abâtardit, tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins. »

Parmi les autres méthodes odieuses employées par l’armée française en Algérie, que l’auteur dénonce dans ce roman, figure l’utilisation des bidons spéciaux (BS) de Napalm dans les bombardements, ce qui a entraîné la destruction de villages entiers : « Challe cherche à éradiquer toute forme de vie. Napalm, on carbonise tout au napalm bourricots, quadrupèdes, tout ce qui peut servir au transport des feddayins ou du FLN. Ce n’est certainement pas loin de la réalité et de Gaulle le sait parfaitement. »

L’auteur évoque également les essais nucléaires menés par l’armée française dans le désert algérien, comme il aborde, à travers le témoignage d’un officier supérieur français, les conditions terribles dans lesquelles ces essais ont eu lieu, la faiblesse des précautions prises par cette armée pour protéger des radiations ses soldats et la population. À ce sujet, Issa nous révèle aussi : « J’ai appris de la bouche d’un légionnaire que les autorités militaires avaient installé des prisonniers condamnés à mort tout autour du point zéro, dix par dix, en cercles concentriques, commençant à un kilomètre de l’épicentre. Ligotés à des poteaux, ils ont été volatilisés, pour les plus proches ; brûlés par la déflagration et défigurés pour les plus éloignés. »

Paul de Brancion n’omet pas non plus le putsch des généraux contre de Gaulle en 1961, ni les conflits internes au sein de la résistance algérienne : « Entre Krim Belkacem, les historiques du GPRA et l’État-major, ses jeunes officiers socialistes, le groupe d’Oujda, c’est la guerre. Boussouf, ancien mentor de Boumédiène, manœuvre, il tient l’armée des frontières disciplinée, fraîche et intacte. Il se sait puissant, se tait, attend l’heure du combat fratricide. »

Puisqu’il n’est pas possible ici d’aborder toutes les sources de richesse que recèle ce roman, contentons-nous d’en évoquer une dernière : l’habileté avec laquelle l’auteur émaille son texte tantôt de versets coraniques, tantôt de passages tirés des écrits de l’émir Abdelkader, et l’usage judicieux de ces citations soit dans le cadre des leçons qu’Issa dispense aux enfants à la mosquée, soit dans celui de ses réflexions spirituelles.

L’Armée des frontières n’est pas seulement un roman historique, un roman d’action : c’est une méditation sur l’engagement, la foi et la mémoire. En mêlant espionnage, mystique et réflexion politique, Paul de Brancion signe une œuvre dense, lumineuse et nécessaire — une nouvelle voie pour penser la guerre d’Algérie au-delà de ses blessures.

Paul de Brancion, L’armée des frontières, éditions Maurice Nadeau, septembre 2025, 192 pages, 19€.