La religion de Guiraudie (Persona non grata)

© Dominique Bry

Voici un romancier qui cite les Ecritures – en français, en latin ; aujourd’hui dans son roman Persona grata comme précédemment dans Pour les siècles des siècles, qui lui-même faisait suite à Rabalaïre, tous les trois publiés chez P.O.L (en 2021, 2023 et 2025) – chez P.O.L où l’on a aussi un théoricien des images, Jean Louis Schefer (1938-2022) qui dans son ouvrage Cinématographies (1998) développait l’idée absurde (disait-il lui-même) « d’une généalogie des images depuis la scène de Golgotha »…

Ce Golgotha, soutenait-il, « répété, agrémenté de passions mineures, c’est-à-dire de psychologie et de situations de romans modernes, est même l’exemple de la façon dont une civilisation ne comprend plus ses enjeux symboliques » ; et Schefer de citer la parodie de Pasolini, La Ricotta, ou encore le personnage d’Ordet qui se prend pour le Christ, dans le célèbre film de Dreyer…

Il y a de ça chez Guiraudie – chez le cinéaste de Miséricorde (2024) comme chez le romancier de Persona non grata, où le personnage principal est un curé… et même un curé répudié, qui va connaître sa petite montée au Calvaire, alors même qu’il pense tout le temps à Dieu (ou presque). C’est un curé qui en voit de toutes les couleurs, qui est à lui-même une messe quand il se voit fusionner dans le corps d’un autre, comme les fidèles sont rassemblés par l’Esprit-Saint en un seul corps, à la messe… Ce curé est en vérité dans le corps de celui qu’il aime, où les deux cumulent leurs deux sensibilités dans un seul cerveau – et forcément, très vite, « ça déborde »…

C’était la montée au Calvaire décrite dans Pour les siècles de siècles, avec une véritable « dévotion à la croix » à la fin du roman, sauf qu’on est peut-être moins chez Calderon – célèbre auteur de la pièce La Dévotion à la croix (dans le texte français d’Albert Camus) – que chez Rabelais… tellement Guiraudie force le trait, joue avec le savoir sacré, profane tout ce qu’il touche, reste ambigu, mais tout le temps truculent ; et chez qui on a aussi un formidable carnaval de personnages, d’idées et de relativité, qui constitue une sorte de Tiers Livre où tout est soumis au principe d’ironie, d’anarchie, de pornographie, de « bas corporel » comme le disait Bakhtine à propos de Rabelais ; où Guiraudie, comme Panurge, fait boire à ses personnages un breuvage merveilleux, « la Brigoule », un alcool distillé à partir de la « dourougne », qui augmente la libido, la force musculaire, l’endurance, et même la lucidité…

Ce sont les miracles de Guiraudie, qui nulle part – comme chez Rabelais lui-même – ne met en doute la véracité, la sainteté, l’efficacité des Ecritures ; au point qu’on peut se demander si son art du roman n’en préconise pas, précisément, l’étude et la pieuse révérence – et ce, dans un monde où tout va mal, un monde dévasté, malade, un monde en panne, un monde sur le point d’exploser, un monde de Gilets jaunes… mais où restent le fantasme et l’amour ; où c’est même tout le programme : réunir le fantasme et l’amour ; d’ailleurs y a-t-il chose plus belle ? comme nous le demande l’extravagant curé de Gogueluz, pour qui, au fond, « tout est grâce »… Il faut s’attendre à ce que tout se passe conformément à la pesanteur – « sauf intervention du surnaturel », disait en substance Simone Weil dans La Pesanteur et la Grâce… Sauf intervention du romancier Guiraudie (cinéaste)…

Alain Guiraudie, Persona non grata, éditions P.O.L, 400 p., 27 euros.