François-Henri Désérable : Le chant du monde sud-américain (Chagrin d’un chant inachevé. Sur la route de Che Guevara)

© Dominique Bry

Deux ans après L’usure d’un monde. Une traversée de l’Iran, François-Henri Désérable publie Chagrin d’un chant inachevé. Sur la route de Che Guevara, un récit somptueux. François-Henri Désérable s’est fixé une règle de vie : passer la moitié de ses jours dans ce monde à le voir, et l’autre à l’écrire.

Cette maxime trouve son prolongement parfait avec ce livre. Deux ans après sa traversée de l’Iran, voici qu’il publie le récit de ses pérégrinations sud-américaines, de Buenos Aires à Cuba, en passant par Potosí, dans le sillage des « deux G », comme il les surnomme — Guevara et Granado —, après avoir glissé ses pas dans le sillage de deux Suisses en Iran — Bouvier et Vernet.

L’auteur entend tout décrire, tout voir, mais reconnaît assez vite les limites du récit et de sa propre existence : « Comment décrire la beauté du Sud Lípez ? Le mieux est encore la photo […]. Le monde est vaste et le temps m’est compté. Tout voir est impossible, j’en ai pris mon parti ». Un peu plus loin, il écrit : « Et des années plus tard on se demande encore comment raconter tout cela ». Et l’on pense à ces lignes d’Henri Michaux dans Ecuador : « Je n’ai écrit que ce peu qui précède et déjà je tue ce voyage. Je le croyais si grand. Non, il fera des pages, c’est tout ». Malgré tout, on comprend assez vite qu’écrire ne consiste pas forcément à faire ployer le monde sous la langue, et qu’une autre frénésie existe : « Si je ne devais plus écrire qu’un seul livre, que ce soit celui-ci : un passeport. Jusqu’au dernier jour, en noircir les pages à coups de tampons ».

S’il constate qu’il manque toujours autant de courage, l’auteur livre un texte séditieux et tonifiant, une incitation au départ dès les premières lignes ; Chagrin d’un chant inachevé vaut aussi pour son exhortation à envoyer valser toute idée de réussite sociale et matérielle, à l’âge où tout le monde semble rentrer dans le rang : « Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou — et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage ».

Il s’agit là d’une évolution tangible depuis L’usure d’un monde. C’est que ce récit invite à faire « ses adieux définitifs au monde du travail », et ce dès les premières pages. Les multiples personnes qu’il rencontre au cours de son séjour, d’Audrey au mineur José Luis, n’ont d’autre but que d’interroger sur la place que le travail occupe dans nos vies, fût-ce au détour d’une phrase en apparence inoffensive : « Le ridicule ne tue pas ; les éboulements, si » ; ou bien, résumant ainsi le sort des damnés de la terre qui chaque jour s’emploient à « crever à petit feu en creusant ».

La rencontre avec un chauffeur de taxi nommé Victor Hugo est à elle seule une leçon d’humilité pour n’importe quel écrivain ; un autre chauffeur de taxi, alors que le séjour s’achève, rappelle quant à lui Hiroshima mon amour, quand il lui fait comprendre par le menu que non, décidément, il n’a rien vu du Venezuela. Rien. Il n’empêche, quelque chose vous étreint et vous prend à la gorge en lisant ce livre, pour ne plus vous quitter : le sentiment ardent et impérieux qu’il vous faut repartir, coûte que coûte ; que le voyage est le sel de la vie et que tout le reste n’est que fioritures.

De la beauté des noms propres

C’est aussi un livre sur la puissance toponymique et la beauté des noms, qui firent rêver l’auteur dès l’enfance, depuis une Baie de Somme humide et brumeuse : « À Bariloche, je me répétais sans cesse : je suis en Patagonie, je suis en Patagonie, je suis en Patagonie. Le nom m’avait fait si puissamment rêver dans mon enfance que j’avais peine à y croire ». Variante : « On se répète en boucle Machu Picchu, Machu Picchu, Machu Picchu, jamais lassé du chef-d’œuvre onomastique que forme son nom ». Les noms défilent — Chuquicamata, Antofagasta, Valparaíso. On pense alors aux belles lignes qu’Olivier Rolin écrit dans Sibérie (Verdier, 2016) : « Ceux qui ne sentent pas ça, c’est qu’ils ignorent la musique des noms. On ne les voit pas, dans les gares, les aéroports lointains, se plaire à murmurer la litanie des destinations affichées — ce qui est pourtant un des plaisirs les plus secrets et les moins vulgaires des voyages ».

D’une langue ciselée et allègre, qui regorge de maximes, il brosse le portrait d’un continent, autant qu’il invite à goûter l’oisiveté face au lac Hermoso, renonçant à écrire, mais écrivant quand même : « J’aurais pu sortir mon carnet, prendre des notes, consigner tout cela, or je suis resté allongé la tête en appui sur mon sac, et pas un instant je n’ai songé à jeter mes impressions sur la page, pas même en quelques lignes, pas même en un quatrain, non ». Ce n’est pas tant aux nuages, tel Baudelaire, qu’il s’intéresse, qu’à un inventaire des étoiles qu’il procède, d’une ville à l’autre. Puissance de la littérature, puissance d’une plume aussi agile que délicieusement irrévérencieuse : « Je n’avais pas l’étoffe d’un révolutionnaire ; j’espérais avoir celle d’un vagabond ».

C’est aussi un récit sur lequel plane l’ombre des poètes. Après un titre emprunté à Verlaine, Neruda tient ici une bonne place, tout comme Hikmet, à qui le livre doit son titre. Et l’on pense en le lisant à un autre poème de ce dernier qui commence ainsi : « Je suis entré dans une ville / pour me promener dans ses rues / pour échanger des saluts avec ses hommes ». Comme dans Mon maître et mon vainqueur, le texte est parsemé de quatrains qui viennent donner du souffle au récit.

Même si on ne tire plus de coup de canon à midi à Santiago, le livre recèle d’images : d’une voiture qui lâche en plein désert aux étoiles qui rappellent à l’auteur un passage des Mémoires d’Hadrien, du cimetière de trains à Uyuni à la beauté des Boliviennes en train de filer de la laine. La mort du Che, elle, est contée dans une langue qui n’est pas sans rappeler le premier livre de l’auteur, Tu montreras ma tête au peuple, et qui pourrait en constituer un addenda. L’auteur rappelle entre les lignes, citant Jean de La Ville de Mirmont ou Flaubert, Marco Polo ou Valéry, qu’un écrivain est avant tout un lecteur.

Après L’usure d’un monde, Désérable instaure la contrainte géographique ; le vagabondage aux quatre coins du globe n’est autre qu’un exercice d’admiration qui s’ignore. Après Saint Nicolas Bouvier dans le livre précédent, l’auteur nourrit une obsession pour celui qu’il nomme Santo Ernesto de La Higuera. En le lisant, on réalise qu’on a beau suivre un parcours préexistant, on cherche moins en réalité à se trouver qu’à se perdre. Surtout, on découvre très vite qu’on reste à la merci d’un quasi-homonyme qui nous égare. Et, chemin faisant, on perd peu à peu le compte des jours, pour mieux retrouver le goût de l’imprévu ou d’un simple bain. Car le voyage, comme l’amour, est une assomption : on se forge de nouvelles habitudes, qu’on quitte à regret ; on explore les quartiers en « ethnologue amateur » ; on apprend à voir Paris autrement, à des milliers de kilomètres — la ville Lumière devient dans les yeux d’un vieillard « Ciudad de la Luz ». La vie entière devient une aventure.

 

Désérable est une fois de plus ferveur, des pieds à la tête, un formidable conteur, pétri de poésie. Il n’en refuse pas moins tout lyrisme : « Il faut en finir avec l’extase panthéiste dont regorge la littérature de voyage ». Sous sa plume, le monde, qui semble neuf à chaque page, se met à chanter au moindre coin de rue. Voici donc un livre dont on voudrait ne jamais sortir ; un livre qui donne envie d’interpeller son auteur pour lui souffler ce vers de Miguel Otero Silva : « Espérame, yo me marcho contigo ! » Après tant de récits de voyages et d’écrivains-voyageurs, c’est assez rare pour être souligné.

François-Henri Désérable, Chagrin d’un chant inachevé – Sur la route de Che Guevara, éditions Gallimard, mai 2025, 208 p., 20 €