Garance Dor : « Les éditions Vroum défendent une liberté et une autonomie » (Entretien)

Garance Dor © Caroline Ablain

Publiant la revue Véhicule depuis 2010, et des livres depuis 2020, la maison d’éditions Vroum est singulière à plus d’un titre. Rencontre et entretien avec sa directrice éditoriale, Garance Dor.

Tu as fondé les éditions Vroum avec Vincent Menu en 2010. Les éditions ont publié la revue Véhicule et, depuis quatre ans, des livres. Comment est venue l’idée d’une maison d’édition si singulière ?

La maison est née avec la revue en 2010, les livres sont venus plus tard, en 2021. J’ai toujours été entre – les disciplines, les genres – jamais au-dedans. Ce que j’aime et ce que je fais, c’est écarter les bords, travailler les lisières et les à côté. La revue est née de l’envie de porter les textes des autres, de ne plus penser la diffusion de ma propre pratique – écriture scénique, poétique et performative – mais de créer un espace ouvert pour accueillir des écritures hors normes. Celles qui souvent ne trouvent pas de place car elles ne sont pas identifiables ou – trop – expérimentales. Je voulais créer un espace de liberté et le faire circuler.

La pluralité au cœur des éditions se retrouve dans la si particulière revue Véhicule. Comment avez-vous pensé un tel objet dont la forme est indissociable des gestes artistiques possibles qu’il convoque ?

Le graphisme de la revue, c’est Vincent Menu qui l’a imaginé. On avait comme référence les boîtes Fluxus et certaines revues d’artistes comme Aspen ou les Fourre Tout (Ben Vautier). On voulait un objet qui déconcerte, un objet à manier qui appelle le corps du lecteur.

Dans Véhicule tout est sur mesure, chaque artiste sollicité est invité à penser avec nous la forme de sa contribution s’il le souhaite. Parfois la forme nous est complètement déléguée par les auteurs et nous avons carte blanche, c’est très variable.

Véhicule est un travail de collaboration. C’est un objet précieux – on y accorde un soin extrême jusqu’à son assemblage manuel – et chronophage à produire. L’objet ressemble à une pochette de 33 tours, mais il n’y a pas de disque dedans, ce sont des partitions, des notations-projet ou des notations-archive à réactiver. Le lecteur peut se saisir des propositions dans l’idée – et la pratique – d’une auctorialité partagée.

La revue précisément, qui est donc le point de départ, se pense comme une scène. Disons même qu’elle matérialise en acte cette possibilité de conjuguer les disciplines et les genres sans s’y enfermer. Elle est un espace d’hospitalité et de pluralité des formes avec ceci de spécifique et incroyable qu’elle se dépasse elle-même : chaque œuvre est une promesse de l’œuvre. Comment fais-tu vivre, de manière pratique, tout ce travail ?

Oui, nous éditons des œuvres qui contiennent des œuvres. Véhicule est une sorte de matrice. Elle génère des formes. La revue est une potentialité. J’ai réfuté assez souvent la notion d’outil pour ces textes. Ils sont effectivement des déclencheurs mais ne se limitent à pas à une fonctionnalité, c’est l’œuvre pensée et il est possible dans un second temps de la matérialiser – ce que tu appelles promesse de l’œuvre.

Notre envie était bien de créer une scène, un espace d’exposition, hors de la scène, hors de la galerie. Il y a un livre de Jacques Jouet qui s’intitule La scène est sur la scène. Pour Véhicule, je dirais : la scène est sur la page. Avec Vincent Menu, le graphiste avec qui j’ai cocréé la revue, nous réfléchissons à la transposition d’abord graphique, typographique, d’une performance sur la page. L’idée est que chaque notation soit saisissable, que l’objet même, dans son format et sa typographie, propose du jeu.

Nous faisons vivre la revue à travers des événements que j’organise dans des festivals, théâtres, centres chorégraphiques, galeries, librairies. Parfois, c’est à mon initiative, parfois des structures culturelles me contactent. Véhicule est destiné à s’incarner, à prendre voix, forme, à travers le corps. Lorsque j’organise ces événements, j’essaye toujours de montrer la diversité de la revue : que ça chante, que ça danse, que ça écrit, que ça fait caisse de résonance à travers des mediums et des univers variés. Les artistes de la revue sont conviés, parfois d’autres interprètes. Nous proposons une série de formes courtes devant un public. Chaque événement de la revue est une hypothèse, c’est une manière de dire : voici ce qui pourrait arriver, à vous de jouer. Il est important pour nous de faire une « démonstration » pour rendre l’objet concret et intelligible. Sensible aussi. Mais notre souhait c’est bien que n’importe qui s’en empare, que Véhicule vive ailleurs, avec d’autres.

Le partage de l’auctorialité est essentiel. Les artistes pensent une œuvre, qui est à la fois concrète et en puissance, et elle peut ensuite « s’activer » interminablement et partout. Cela suppose aussi une vision très ouverte et horizontale de l’art.

Les protocoles et les partitions sont selon moi des formes ouvertes, sujettes à interprétation, variations, adaptations et appropriations. Ce qui me plait, ce n’est pas de muséifier la performance mais de lui apporter une pérennité dans son impermanence. Je souhaitais contribuer à la circulation des œuvres éphémères et à leur transmission mais hors de toute idée patrimoniale et figée. Nous ne proposons pas des reliques ou de l’archive mais des notations-projet, des devenir. Il faut que ça reste vivant, donc que ce soit partagé.

Ce projet horizontal, c’est de faire circuler les œuvres et qu’elles puissent être « saisies » par un tiers qui, lorsqu’il activera la partition, ajoutera sa propre part. Les protocoles directifs, avec une multitude de détails et qui semblent vouloir définir des contours très nets, ne me semblent pas pertinents, on n’édite pas des modes d’emploi. La seule exception est peut-être dans le champ du design d’objet – ou d’espace – lorsque le protocole se rapproche du plan et du patron, mais alors l’enjeu est davantage de permettre une démocratisation de l’objet d’art qu’une interprétation.

La question de l’interprétation, manière d’hyper-subjectivisation de l’œuvre, est aussi un geste politique d’individuation. Mais peut-on penser l’œuvre sans une pédagogie de l’œuvre ? Autrement dit, comment Véhicule, tout en proposant une pluralité d’œuvres à activer, pense aussi la transmission au public, et le mode d’emploi ?

Cette revue est à la fois conçue comme un objet d’art et un objet de médiation. Véhicule est né d’une double envie : diffuser des écritures hors cadre, expérimentales, ou simplement qui s’affranchissent des genres, mais aussi permettre la transmission des œuvres, et notamment les plus éphémères. Avec la notation, quelque chose dure, se perpétue tout en se donnant à l’autre. Le choix du nom de la revue c’est ça : véhiculer, transmettre. Mais il y a aussi une notion très importante d’accessibilité. On aimerait que tout le monde puisse pratiquer ces œuvres, cette notion d’art-jeu est primordiale pour moi, d’un art anti-sérieux qui vient directement de Fluxus.

Un des enjeux est de permettre à tous de faire l’œuvre. On essaye donc que chaque proposition soit claire, accessible. Les suggestions minimales et simples sont celles que nous privilégions. Nous les préférons à toute forme de complexité car leur forme épurée est aussi lacunaire. Or, c’est à l’intérieur de ces lacunes que l’autre – le lecteur – peut se glisser. Il faut du vide pour venir compléter l’œuvre, pour que l’autre puisse se l’approprier.

Vroum édite aussi une série de livres, qui ramène à une auctorialité plus traditionnelle, ou un auteur ou une autrice écrit un livre, mais là encore vous proposez un catalogue hétérogène, qui a à voir avec la possibilité scénique, avec le corps.

Certains de nos livres sont complètement des extensions de notre geste dans Véhicule, comme celui d’Alain Snyers Microgestes, celui de Marcel Alocco Fluxus, events, musique, ou celui d’Eric Watier, Travaux Discrets, d’après Brueghel. Ce sont des protocoles de performances ou des propositions d’action. D’autres sont des expérimentations littéraires qui mettent en crise un genre comme Le Théâtre Simple de Jacques Jouet ou Midlife Crisis de Jean-François Santoro qui proposent une autre vision de l’écriture scénique dégagée du carcan dramatique. Et puis il y a ceux qui penchent vers la poésie et la performance sans jamais lâcher la question du corps ou de l’oralité comme Quatre Catastrophes de Louis Dorsène, Commentaires de Nicolas Richard. Le livre de Pierre Escot, Carmin Profond, est radicalement dans l’image et dans le son. Le dernier, celui de Pauline Picot – Permettez-moi de palpiter – affirme la présence physique par un jeu graphique avec une silhouette qui se déploie dans tout le livre jusqu’à ce que le corps envahisse la page. Ce qui les rassemble, c’est que ce sont des livres à activer.

Ce catalogue riche témoigne aussi d’une dimension inclassable de la maison, stimulante et plurielle. Comment réussit-on à défendre un tel projet et à le visibiliser quand on sait – à regret – l’effort constant de classification, définition et assignation marketing auquel n’échappe pas le livre ?

Nous avons résolument choisi de ne pas avoir de collections. Effectivement, on ne classe pas, on ne catégorise pas. On travaille plutôt à la porosité, à l’effrangement. Il y a des résonances d’un livre à l’autre. Le catalogue est certes éclectique mais cohérent. Le marketing ? C’est hors de notre champ. On n’y réfléchit même pas. On ne veut pas en entendre parler. Donc ni collections, ni formats similaires.

Par contre la ligne graphique est toujours cohérente : on trouve une police de caractère récurrente, jamais de photographie en couverture, une impression en couverture sur des papiers teintés dans la masse. On peut nous reconnaitre, le style du graphiste est assez percutant pour cela. Le seul effort de « formatage » ou plutôt d’adaptation que l’on produit est lié à la vente en librairie. Nous essayons de concevoir des objets singuliers, originaux, tout en restant pratiques pour les libraires. Le livre est effectivement lié à une chaine et il faut penser à ceux qui vont s’en occuper et à ceux qui vont les lire. C’est grâce aux libraires et aux festivals, aux lieux culturels qui nous invitent pour des performances, des expositions ou des lectures que Vroum acquiert de la visibilité.

Mais les auteurs sont aussi déterminants pour promouvoir leur livre. Leur collaboration pour une maison d’édition de notre taille est indispensable. Ce qu’on défend c’est une liberté et une autonomie. Je me suis écartée de l’économie trop lourde du spectacle vivant – qui était mon premier espace de création – pour me consacrer au livre. Il est infiniment plus souple, plus léger et surtout il permet l’action, rapide, et la diffusion, multiple. Tout l’enjeu est qu’il ne reste pas confidentiel. Mais tel que nous le pensons, le livre est à la fois œuvre et outil, il est une passerelle vers d’autres arts, d’autres formes.