Quelques années après Le Cercle (The Circle, 2013), Dave Eggers publie Le Tout (The Every, 2021), qui vient de se voir traduit en France, chez Gallimard, par Juliette Bourdin. Le Cercle annonçait explicitement Le Tout. Bailey, l’un des fondateurs de la puissante entreprise technologique, déclarait alors à Mae : « Comme tu le sais, le Cercle lui-même s’efforce d’être entier. Nous essayons d’atteindre la complétude du cercle au Cercle ». Le c du logo n’a plus qu’à être fermé pour devenir un « cercle parfait », un Tout. C’est désormais chose faite et… c’est terrifiant.
Le titre du livre est suivi de trois sous-titres — Le Tout ou Enfin une sensation d’ordre ou Les derniers jours du libre arbitre ou Le choix illimité tue le monde — qui ne se contentent pas de déployer l’omniprésence (ou l’omnipotence) du Tout mais donnent au roman une dimension de conte philosophique ou de récit moraliste… Ces sous-titres décrivent l’enfermement auquel le Tout nous condamne, la fin du libre arbitre et la mort d’un certain monde, étouffé par la transparence et la surveillance au nom du bien. Ils sont un Discours de la servitude volontaire 2.0. Quelque chose a changé, irrémédiablement, avec l’assentiment de tous. Ironiquement, l’auteur indique en tête d’ouvrage le temps de lecture approximatif de chaque chapitre — le temps est compté, mesurable, mesuré, chronométré — et souligne que toute chronologie est volontairement chamboulée, que nous sommes dans un futur proche mais non précisément situable. Il y a quelque chose de pourri au royaume du Tout, mais qui le remarque encore ?
Le Tout est évidemment accessible sans lecture préalable du Cercle mais nombre de détails échapperont aux lecteurs qui n’auraient pas lu le volume I : d’un tableau représentant les trois fondateurs du Cercle devenu Tout aux personnages silhouettes accédant au premier plan ou personnages principaux désormais piliers du pire, la continuité est forte et elle soutient le réseau narratif de livres formant un puissant diptyque. Lorsque le texte commence, le Tout a racheté, cinq ans plus tôt, « un géant du commerce en ligne qui portait le nom d’une jungle sud-américaine, et cette acquisition avait créé la société la plus riche que le monde eût jamais connue. Cette intégration avait obligé le Cercle à se rebaptiser le Tout, nom qui avait semblé absolu et inéluctable aux yeux de ses fondateurs tant il suggérait l’ubiquité et l’égalité ».
Le Tout est le Cercle en pire : plus puissant, plus riche, plus expert en technologies et applications à même de tout collecter, absorber et dominer, l’IA est passée par là. Le Tout a tout renommé — ses employés se nomment les aTouts, les rebelles au tout technologique sont des trogs, on sagmatise et ne se sépare jamais de son Ovale —, le Tout a tout acheté (Bezos a disparu avec sa jungle d’e-commerce, il se consacre à l’espace), tout redessiné, jusqu’à son logo. Terminé le cercle du Cercle « qui rappelait une plaque d’égout » ou même le sourire « narquois et hypocrite » d’Amazon, le Tout s’honore de trois vagues autour d’un cercle parfait. Le siège a déménagé de San Vincenzo à Treasure Island, le monde a surmonté deux pandémies qui ont boosté la mainmise de la technologie sur le monde — se déplacer et entrer en contact sont sanitairement dangereux, écologiquement contestables, enfermons-nous donc dans le confort du virtuel aux conséquences réelles longtemps imperceptibles. Les trois cofondateurs du Cercle ont disparu, partis à la concurrence ou mis sur la touche. Mae Holland mène désormais le Tout vers la colonisation et la domestication du monde, à coup d’applications qui outrepassent toute raison et toute législation mais que la population mondiale plébiscite.
Pourtant quelques trogs résistent, au rang desquels Delaney Wells et son colocataire Wes. Tous deux se font embaucher au Tout. Delaney a passé des années à construire son « moi numérique » pour que son projet demeure indétectable par l’empire du flicage et de la transparence. Sa mission ? Entrer au Tout pour le détruire de l’intérieur. Avec Wes, elle propose des applications toujours plus ignobles et éthiquement inacceptables pour les ToutPhones de ses contemporains. Chacune se voit adoptée avec enthousiasme, les utilisatrices et utilisateurs devançant même les potentielles barrières juridiques : lorsqu’il s’agit non plus seulement d’enregistrer les conversations domestiques via les enceintes connectées mais bien de filmer les intérieurs et donc d’abattre le dernier rempart de la vie privée, les utilisateurs réclament la mise en place de ce nouvel appareil sur les réseaux sociaux qui sont les nouvelles cours internationales de justice. Rien ne doit (et ne peut) résister au Tout. L’humanité est le cobaye consentant de sa mise en coupe algorithmique et technocratiques. On parle aujourd’hui de techno-féodalisme. Nous sommes les serfs de ces nouveaux seigneurs, de ces nouvelles puissances que Dave Eggers nomme les « algocraties ». L’homo sapiens est en passe de devenir « un homo numerus », nous assistons à la « numérification de notre espèce ».
Dave Eggers, parfois très sentencieux et trop didactique, observe tout ce qui contribue « à la déliquescence de la démocratie à l’échelle planétaire ». Il nous familiarise avec la novlangue du Tout, les comportements moutonniers induits par les applications, la prise de pouvoir grâce au Grand Déballage qui a eu lieu dix ans plus tôt — un piratage mondial de tous les mails et une vague historique de suicides en raison des malversations et secrets dévoilés et deux pandémies qui ont habitué les humains à être enfermés. Dans le monde du Tout, une application peut calculer le jour de votre mort, vérifier si vos amis sont vraiment vos amis grâce à un détecteur de mensonges disponible pour tous (mais bien entendu utilisée aussi par les recruteurs comme la police). La technodépendance pourtant totale ne cesse de se découvrir de nouveaux territoires, voire de les créer. Cette prise de contrôle par les algorithmes et applications s’accompagne d’un discours coercitif sur le moindre comportement, au nom de l’écologie ou du respect des altérités (interdiction des animaux de compagnie, des voyages à la charge carbone trop importante, de manger des bananes et ananas, etc.)… un meilleur des mondes, dévoiement d’idées altruistes auquel s’oppose Delaney Wells, la bien nommée.
Delaney réussira-t-elle à anéantir le Tout ? Wes, tout aussi réfractaire qu’elle à ce monde servile, se laissera-t-il gober par le Tout ? Le révéler serait hors de propos, notre capacité actuelle de résistance au monde politique, social, quotidien que nous construisent les GAFAM est en revanche la question centrale. Dans Le Tout, les réseaux sociaux ont remplacé les journaux, les hommes et femmes politiques sont élus par le Tout, les votes sont induits par les algorithmes… Mais regardons le présent : Elon Musk a porté Trump à la présidence des États-Unis, à coups de millions pour subventionner la campagne, à coups de tweets d’extrême droite poussés par des algorithmes. Il a salué la victoire de sa marionnette d’un Sieg Heil sans équivoque. Lorsque Trump décide de changer des noms sur les cartes, Google Maps obtempère, lorsque la modération des réseaux sociaux gêne les fascistes pour exprimer leurs idées rances en toute décontraction et les fake news de proliférer sereinement, Facebook supprime la modération. Modifier les cartes et supprimer la modération sont deux mesures pour le moment cantonnées aux USA (pour combien de temps alors que Trump et Musk visent l’Europe ?). Lors de l’investiture de Donald T., les oligarques du net étaient assis au premier rang, loin devant les politiques. Le Tout que nous dépeint Dave Eggers est-il vraiment le monde que nous voulons ? Lire dessille. Lisons.
Dave Eggers, Le Tout (The Every, 2021), trad. Juliette Bourdin, éditions Gallimard, janvier 2025, 640 p., 26 €