Avant d’être un film d’animation, La plus précieuse des marchandises a été un conte, écrit par Jean-Claude Grumberg, paru en 2019 aux éditions du Seuil dans la collection La Librairie du XXIe siècle dirigée par Maurice Olender, disparu en octobre 2022. Pour son dixième long métrage, Michel Hazanavicius signe une adaptation forte et lumineuse d’un texte puissant et nécessaire. Avec une prise de risque supplémentaire : le réalisateur a dessiné tous les personnages et osé dévoiler au monde une part jusque-là inconnue de sa palette de talents, voire de lui-même.
« Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
Non non non non, rassurez-vous, ce n’est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons…
Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s’abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
La guerre mondiale, oui oui oui oui oui. »
Comme Jean-Claude Grumberg avait fait le choix de la forme du conte, Michel Hazanavicius a préféré le dessin et l’animation au film en prises de vues réelles pour représenter l’indicible sur grand écran. Parce qu’il s’agit bien de dire l’horreur, l’impensable tristement réel et avéré : l’extermination de millions de femmes, d’enfants et d’hommes par d’autres hommes. La sortie du film le 20 novembre ainsi que la réédition du conte de Jean-Claude Grumberg augmenté d’un livret présentant les dessins préparatoires de Michel Hazanavicius permettent de (re)poser (et de se poser) plusieurs questions sur la représentation de la Shoah et de sa mise en récit.
La Plus Précieuse des marchandises (le film) est à ce titre à mille lieux de La Liste de Schindler ou de La Vie est belle : le dessin animé permet une distance, un éclairage autre, de la même manière que le conte narre une histoire et non l’Histoire. D’autant plus que le conte de Jean-Claude Grumberg, pétri de tendresse, d’humour, d’ironie sourde et de désespoir, raconte ce qui aurait pu arriver et non ce qui a eu lieu. Pour dire l’avéré, il y a les témoignages des survivants (de moins en moins nombreux), les documentaires, les archives (souvent filmées par les nazis eux-mêmes), les photos, les films des libérateurs russes ou américains des camps. La personnification par des acteurs de chair et d’os ne peut restituer l’horreur de l’extermination sans éviter l’écueil du vrai/faux réalisme : est-ce réaliste, trop réaliste ou pas assez ?
C’est l’une des forces du récit de Jean-Claude Grumberg – évoquer, suggérer, dire ce qui s’est réellement produit mais sans le montrer frontalement, en inventant cette histoire d’une bûcheronne recueillant un bébé jeté par la fenêtre d’un train en plein hiver –, c’est l’un des tours de force du film de Michel Hazanavicius que d’avoir mis en image(s) avec une telle intensité ce que l’on sait désormais et qu’il ne faudra jamais oublier. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des trains de marchandises traversaient l’Europe, d’Ouest en Est, d’Est en Ouest, pour acheminer des « sans-cœur » (le terme employé par le bûcheron et ses collègues) ce qu’est assurément la « petite marchandise ». Des gens, aux abords des parcours de ces trains, regardaient ailleurs, ne voulaient pas savoir quelles étaient les « marchandises » transportées. Les bruits de la guerre étaient parfois lointains, on ne voulait pas croire les histoires rapportées (il existerait des endroits dans lesquels on rassemble les « sans-cœur » et d’où ils ne repartent pas), certains se félicitaient même que ces endroits existent…

La Plus Précieuse des marchandises (le livre comme le film) questionne aussi l’Histoire, la mémoire et notre humanité : que faire ? quoi faire ? Jeter l’un de ses jumeaux hors d’un train en espérant lui éviter une mort certaine en le vouant à une mort possible ? Compter sur le hasard, la chance ? Croire en une hypothétique miséricorde ? Et si l’enfant avait été recueilli par un autre bûcheron, l’un de ceux qui rigolent en buvant sec en pensant que c’est très bien d’envoyer les sans-cœur dans un endroit dont ils ne reviennent pas ?
Le conte de Jean-Claude Grumberg est désormais universel parce qu’il touche au plus intime de chacun, parce qu’il porte au cœur de son écriture sa part d’optimisme a posteriori : heureusement, il s’est trouvé une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron pour recueillir une enfant, l’élever comme la leur, la nourrir (quitte à se priver), la protéger (de ceux qui voudraient ou voulaient la voir disparaître de la surface de la terre), au péril de leur vie. Et la destinée de la petite marchandise de symboliser ce qui aurait pu advenir quand le père rescapé qui avait fait ce choix déchirant de se séparer de sa fille la contemple de loin, heureuse et doublement aimée, vivante.

L’adaptation par Michel Hazanavicius de La Plus Précieuse des marchandises est un film bouleversant avec des dessins (et des portraits proches de Will Eisner) qui révèlent un talent sûr évoquant Valse avec Bachir dans les ombres et les contrejours – mais avec une animation plus fluide – et des décors qui renvoient au meilleur des Disney sur pellicule. Les trains, les paysages, l’atmosphère, la lumière sont les acteurs à part entière d’une l’histoire dont la charge émotionnelle est perceptible à chaque instant sans jamais tendre vers la surenchère. Avec son grain particulier, ce trait fort et une photographie tour à tour sombre, neigeuse et lumineuse, le film de Michel Hazanavicius emporte le spectateur en mettant des images sur le texte et les dialogues de Jean-Claude Grumberg avec respect, jusqu’à la pudeur.

La mise en récit par la forme du conte, chez Jean-Claude Grumberg, exploite la puissance allégorique de ce type d’histoires. La Plus Précieuse des marchandises dit la Shoah sans jamais la montrer de manière directe — et c’est d’autant plus terrible. Elle dit l’amour, au-delà des liens du sang, l’amour qui risque, qui sauve, qui sait reconnaître que la bûcheronne est désormais la mère et le repère de l’enfant devenue jeune femme. La force du film de Michel Hazanavicius est d’avoir conservé la pluralité d’interprétations possibles du livre mais sans se contenter de proposer une adaptation littérale. Le film traduit, par d’autres moyens, l’infinie richesse du livre : le film d’animation a la force du conte, la maîtrise cinématographique est à la mesure de celle du texte. Le réalisateur a fait sienne cette histoire : le rapport du bûcheron à son chien (absent du conte) déploie l’humanité du personnage, comme sa manière de sculpter une danseuse pour la petite fille. L’artisan devient artiste, il ne coupe pas du bois, il crée. La bûcheronne ressemble à la mère de l’enfant et ces traits communs disent, sans l’asséner, la force de l’amour. Enfin, l’irruption dans le film de planches brutes, de croquis de Michel Hazanavicius, suggère que la Shoah ne peut être saisie que dans ces écritures multiples. Que le dessin léché en studio doit céder au réalisme du dessin. Le film n’est pas l’adaptation du conte. Ce sont deux œuvres, deux classiques.
La Plus Précieuse des marchandises, film d’animation de Michel Hazanavicius, adapté du livre de Jean-Claude Grumberg. Avec les voix de Jean-Louis Trintignant, Dominique Blanc, Grégory Gadebois, Denis Podalydès. Scénario : Michel Hazanavicius et Jean-Claude Grumberg, dessins de Michel Hazanavicius – Son : Jean-Paul Hurier et Selim Azzazi – Montage : Michel Hazanavicius : Laurent Pelé – Musique : Alexandre Desplat – Production : Ex Nihilo, Patrick Sobelman – Coproduction : Les Compagnons de Cinéma, Les Films du Fleuve, Studio Canal, France 3 Cinéma – Distribution : Studio Canal – En salles le 20 novembre 2024.
Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises, nouvelle édition 2024 incluant des dessins préparatoires de Michel Hazanavicius, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 132 p., 21 € 50
