Ça commence, chaque fin d’été, par la palanquée de romans qui paraissent dans le cadre de la « rentrée littéraire ». On dit qu’ils sont 459 cette année, répartis entre la fin du mois d’août, septembre et octobre — 459 romans, dont 68 premiers romans et 148 traductions. Je m’attèle alors à un drôle de travail : je sélectionne.
Avant le début de l’été (qui semble tarder à venir, de toute façon), je fais un tour rapide des différentes maisons d’édition familières et je sélectionne ce qui pourrait potentiellement me plaire ; je demande, aussi, à quelques amis libraires, ce qui leur a particulièrement plu parmi cette rentrée littéraire à venir, déjà bien préparée (je ne suis pas fermé d’esprit, après tout).
C’est pendant l’été que j’aime lire. Le soleil me calme, en même temps qu’il empêche les écrans d’être lisibles et donc d’accaparer trop de mon temps. Alors, je me prépare. Je récupère ma sélection avant que l’été ne commence. Voilà. Je suis prêt. Programme : Eva Baltasar, Robin Josserand, Douce Dibondo, Shane Haddad, Mickaël Tempête, Karim Kattan. Je lis, sur la plage la plupart du temps, ou chez mes parents, avec un ventilateur sur la tête.
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Quand je lui parle d’Eva Baltasar, un des libraires des Mots à la bouche me dit, pour décrire son univers littéraire, que ce serait comme si Alain Guiraudie était une femme lesbienne. Cette idée irrigue mon cerveau pendant une grande partie de la lecture de Mammouth ; il avait raison. Mais la comparaison est une facilité, et si elle est utile dans une discussion, elle peut être réductrice une fois écrite.

L’autrice reprend le thème devenu classique dans une certaine littérature récente — celui d’une jeune femme qui quitte la ville seule pour s’isoler à la campagne, trouver un chien, se retrouver soi-même, bla-bla-bla — avec tous les codes que cela comporte, et l’attention particulière à les déjouer pour servir son propre récit. Loin du récit d’introspection et d’émancipation aux notes inoffensives de développement personnel et de néoruralité : ici la langue, sans primer, (d)écrit le désir, le corps, le désenchantement. Après avoir organisé une sorte de cérémonie de la fécondation (elle décide de tomber enceinte et invite des amis et des connaissances à une fausse fête d’anniversaire), la narratrice décide de partir de Barcelone pour s’installer dans un village en montagne.
Le retour à la terre est alors un ensauvagement de tout ; et, en premier, de son corps. Exit le boulot d’universitaire, de sociologue qui passe ses journées à questionner des personnes âgées en maison de retraite. Le travail réside désormais dans sa difficulté concrète — quitter la mort —, et procède à une réactivation des os, des muscles et des tendons qui semblaient s’être absentés pendant toute sa jeunesse. La transformation physique est aussi celle de la gestation (qu’on trouvait déjà dans son roman précédent, Boulder), et de son désir qui va jusqu’à la pousser à coucher avec des hommes uniquement dans l’objectif de recevoir leurs semences.
Je ne suis pas étonné quand j’apprends qu’Eva Baltasar est à l’origine d’une dizaine de recueils de poésie, tant l’écriture convoque un imaginaire et un lexique éminemment poétiques, à même de faire autre chose avec une forme-roman souvent usée jusqu’à la moelle. Quelque chose de baroque. Et sans doute n’est-ce pas un hasard si me vient en tête, immédiatement après avoir refermé Mammouth, les premières phrases de Je me dore signées Alain Bashung et Jean Fauque. « Écran total sur les pores de ma peau / Écran total sur nos remords / Que dire, sinon s’enduire ? / De tous les crimes / J’ai vu le ciel tourner au violet / Et les filles se faire aimer / La mort dans l’âme / C’est la chaleur humaine »
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Je vais essayer d’être simple sans être réducteur. Il me semble que la littérature homosexuelle française récente a vécu deux traumatismes dont elle peine à se relever : Hervé Guibert et Guillaume Dustan. Comme s’il fallait s’inscrire dans une de ces deux lignées, bien distinctes. Certains s’en émancipent franchement, par un heureux hasard (Mathieu Riboulet, Gilles Leroy, Kevin Lambert) ; d’autres encore en font autre chose, en héritier affranchi et sublime (Abdellah Taïa, Alain Guiraudie, ou tous les poètes pour qui le texte est autre chose qu’une simple mise en récit…). Et d’autres sont encore en digestion. Ce n’est pas forcément désagréable.

Robin Josserand est en digestion de Guibert, c’est clair — voire d’Éric Jourdan. L’accident de Fou de Vincent (et/ou des Mauvais anges) comme en écho, le cul un peu sale, un peu honteux, tout est là. Robin Josserand écrit une sorte d’usage communal du corps adolescent (pour reprendre la formule parfaite de Julie Douard). La ville n’est pas exactement située — ou alors est-ce le Creusot, mentionné dans l’épitaphe ? —, mais elle est petite, et on s’y ennuie. Il n’est même pas question d’un amour impossible, contrarié par une homophobie ambiante : l’amour ne se réalise pas, c’est tout. En dehors du fantasme. Le narrateur est amoureux d’un garçon qui n’existe presque pas. Il passe, sèche les cours, c’est tout. Et chaque détail grappillé devient quelque chose de grand, un moyen de l’imiter — et donc, d’une certaine manière, de le rejoindre. C’est d’Arture dont le narrateur est amoureux. L’exclusion réside dans l’inexistence de la relation : l’adolescence gay se passe souvent comme ça, ce qui est rarement raconté. Tous ses camarades vivent des histoires d’amour, tous sauf lui. C’est lorsque je devient il qu’une langue intervient au cœur du livre, enfin. Le narrateur écrit, et on lit son texte. Mais Robin Josserand ne pousse pas la bizarrerie jusqu’à faire du narrateur un stalker d’Arture — peut-être qu’alors se serait-il passé quelque chose narrativement et stylistiquement ?
Un adolescent amoureux dit combien reléguer son fantasme au domaine exclusif de l’imaginaire est une contrainte quand on est gay, une réalité indubitable dont on ne peut pas s’extraire. Une fatalité qui me fait dire, justement, que l’auteur est encore en phase de digestion. La vie pédée condamnée, on la lit depuis toujours ; c’est ressassé. Et l’après, après l’exclusion et l’impossibilité de réalisation du désir ? C’est à cet endroit que se situe pour moi une sorte de littérature homosexuelle post-Guibert, celle dont nous avons besoin aujourd’hui, celle qui écrit l’utopie sans renier les difficultés d’une vie en dehors de l’hétéronormativité, en dehors des institutions coercitives et créatrices de normes, celle qui dépasse la honte, celle qui fait prend acte des réalités sociales en cours et essaie de trouver ce qu’il y a de commun entre les luttes, etc., etc. L’autofiction radicale de Guillaume Dustan avait fait le premier pas, d’une certaine manière ; et bien qu’il ait été empêché par une sorte d’individualisme discursif très appuyé, à mon sens, la fin du roman traditionnel avait été réaffirmée, au moins ça, ainsi que l’importance primordiale de l’autofiction et du récit situé, seuls capables d’être politiquement actifs (en action).
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« Que veux-tu que je te dise ? » Rien à dire. Gil n’a rien à dire (aux gens). Elle ne donne pas son avis. La vie est insupportable mais avec Mathieu et Mathias elle l’est un peu moins. Les trois redéfinissent les notions d’amour et d’amitié et tout ce qu’il y a entre les deux. Ils sont deux au départ — Gil et Mathieu —, ils sont deux depuis toujours et Mathias vient créer un triangle à géométrie variable. Gil fume, Gil boit, Gil voit. Gil voit surtout, et ressent. Ce qui est écrit n’est que le résultat du monde qui passe à travers elle (ses yeux, sa peau). Shane Haddad fait de la première personne du singulier quelque chose de radical, d’exclusif. Rien d’autre que ce que voit, entend, sent, ressent Gil, intégralement. Sauf une scène. La scène manquante, jamais écrite, jamais dite, mais qu’on comprend malgré tout. Trois corps bâtis sur du silence. Une relation à deux puis à trois basée sur des silences. Et on meurt de ne pas dire — de ne pas avoir pu dire. Pourtant ça parle. Tout le long du roman ça parle beaucoup et à-même le texte. Ça coupe, ça reprend.

Une impression qui me vient dès le début et qui ne me lâche pas jusqu’à la fin : elle a tout compris. Shane Haddad a tout compris. Langue, narration, tout est là. Son premier roman, Toni tout court, m’avait paru légèrement scolaire (voire universitaire) si bien qu’on en voyait parfois les ficelles. Aimez Gil : il ne reste que la phrase qui succède à la précédente, naturellement, et ainsi de suite, jusqu’à l’émotion indubitable. Larmes sèches, et l’envie de recommencer, de relire. Livre boucle, la dernière phrase semble rejoindre la première, je suis tenté de vérifier. Le livre est terminé, les jours passent et je veux y retourner, retrouver Gil et les deux M, leurs soirées embrumées et leurs journées ensoleillées, les baignades qui sauvent de tout.
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Il fallait que ce livre existe : un constat écrit et documenté sur l’homophobie en France. Avec une grille de (re)lecture résolument marxiste, c’est-à-dire qui réfléchit aux rapports dominants-dominés, Mickaël Tempête retrace une histoire politique de l’homophobie. Sa recherche s’attarde sur tous les dispositifs plus ou moins légaux que le pouvoir a mis en place dans la modernité pour séparer, cloisonner, réprimer, discriminer. Il passe rapidement sur les débuts de la nomination de l’homosexuel pour le distinguer de la norme, avant de se concentrer sur les différents mécanismes de discriminations discursifs opérés tout le long de la deuxième moitié du vingtième siècle. Les dominants sont nommés, cités : ils sont députés, médecins (parfois, ils s’appellent même Michel Barnier, ont voté contre la dépénalisation de l’homophobie et sont nommés Premier ministre quarante ans plus tard, c’est dire). Et dire, c’est faire — c’est permettre de faire. Les conséquences concrètes du discours sont énoncées, listées, documentées.

Avec un tel projet, Mickaël Tempête réaffirme la nécessité de mieux désigner « l’ennemi » pour mieux le combattre. Qui est responsable de l’histoire de la violence ? Plus qu’un simple constat, son livre permet de mieux appréhender les rapports de pouvoir souvent invisibilisés, pourquoi pas au service de la lutte, et d’affiner notre lecture du regard homophobe — salvateur, quand on se construit dans son reflet, plus ou moins déformé. Je ne remercierai jamais assez : Antoine Idier, Mathias Quéré, et maintenant Mickaël Tempête, de nous offrir leurs travaux de chercheurs, d’historiens, d’archéologues de nous. Sans quoi ?
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Je reçois infra/seum, je pars déjà acquis, en quelque sorte. Je connais déjà le travail de Douce Dibondo, j’y adhère particulièrement. C’est publié aux éditions Blast, qui me publient également. Disons que je pars avec des a priori positifs. C’est pas de l’infraordinaire ; c’est de l’infraseum. Et après le seum naturellement vient la colère. Une colère provoquée par la violence et l’oppression structurées dans nos sociétés. Aux mêmes éditions Blast, Laurène Marx :
« Il y a pas longtemps / je suis rentrée dans une colère ; / je suis rentrée et je suis pas sortie depuis. /// Depuis je cherche la sortie de la colère… »

Pas de hasard. Dans sa colère, Douce Dibondo tord le réel (c’est-à-dire : l’espace, et la langue). Sur la page, les mots se divisent, s’éparpillent ; de nouveaux sens émergent, des lettres qui s’enchaînent et se déchaînent autrement. (Pour écrire acab.) Pour dessiner des formes, quand ce ne sont pas carrément des traits qui traversent les phrases, des tracés, des astres. Désastre de la poésie bourgeoise : elle est pointée du doigt (celle qui ne sert à rien à part reproduire le même ordre tout le temps).
Le livre devient un outil — pour le poète — une arme — pour le militant — par la formulation des mécanismes de domination, tout contre eux. Près d’eux, en opposition. Réparations, ou vengeances : la poésie dangereuse seule est salvatrice.
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On croit relire une version altérée du Corps des anges de Mathieu Riboulet. Presque vingt ans plus tard. Et puis : en Palestine. Ils s’appelaient Rémi et Gabriel chez Riboulet ; ils s’appellent Gabriel et Isaac chez Karim Kattan. Ou quelque chose de Giosuè Calaciura ou Jean-Baptiste Del Amo. Je répète : ce n’est pas le Limousin, ce n’est pas la Sicile, ce n’est pas Sète, c’est la Palestine. Et une tempête de sable envahit le quotidien. Elle est bruyante et rend la bouche sèche. Et la colonisation est là, dans la vie de l’un plus que l’autre ; checkpoints, contrôles, frontières.

C’est un conte, tout est inventé — tout est réel. On voudrait presque dire : réalisme magique. Presque mythologique, d’une nouvelle sorte, ultracontemporaine (la situation dans laquelle l’histoire s’inscrit, et la langue qui oscille entre la préciosité, le merveilleux et une oralité parfaitement maîtrisée). Il y a cette difficulté aujourd’hui à raconter les histoires d’amour à la troisième personne, extérieurement, sans que le narrateur soit à l’intérieur de l’un ou l’autre des deux. Difficulté surmontée avec brio par Karim Kattan avec son narrateur presque… divin ? À l’intérieur de tout. Le plus omniscient de tous les spectateurs de ce qu’il se passe devant ses yeux, et qui choisit néanmoins ce qu’il va dire, précisément, avec les digressions nécessaires. Il se fait des histoires, il crée des fictions pour échapper au réel et captiver, un temps ; tout est vrai, même ce qui est faux. Le roman, la poésie, la littérature : c’est bien de ça dont il s’agit ici, et tout en même temps.
Eva Baltasar, Mammouth, éditions Verdier, août 2024, 128 pages, 19,50€. Traduit du catalan par Annie Bats.
Robin Josserand, Un adolescent amoureux, éditions Mercure de France, août 2024, 2024, 152 pages, 17€.
Shane Haddad, Aimez Gil, éditions P.O.L, août 2024, 368 pages, 21€.
Mickaël Tempête, La Gaie panique, Une histoire politique de l’homophobie, éditions Divergences, septembre 2024, 200 pages, 16€.
Douce Dibondo, infra/seum (une poésie fâchée avec tout le monde), éditions Blast, août 2024, 136 pages, 13€.
Karim Kattan, L’Éden à l’aube, éditions Elyzad, août 2024, 336 pages, 21,50€.