« Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là. »
(Anton Tchekhov)
Le dernier film de Mohammad Rasoulof commence par le plan d’une arme et de projectiles, et nous savons alors que nous sommes au premier acte d’une tragédie. Selon le principe du fusil de Tchekhov, si vous introduisez une arme au début de l’œuvre, il faudra nécessairement qu’elle serve, nouant le drame. De fait, ce premier plan, énigmatique, fera planer sur le film entier une tension qui ira crescendo jusqu’à ce que le théorème se vérifie inexorablement.
Avant d’entrer dans le vif du sujet d’un film aussi réussi qu’important, autorisons-nous une parenthèse, comme un appel à l’aide, il en va de l’intérêt supérieur du cinéma. Il serait bon qu’un jour les distributeurs daignent aider les critiques ou au moins cessent de leur mettre des bâtons dans les roues en donnant des titres improbables à des films magnifiques. Oui, Les graines du figuier sauvage est bien l’un des plus beaux films de ces dernières années. Qui connaît le cinéma de Mohammad Rasoulof ne s’en étonnera pas : Un Homme intègre, sur la corruption, ou Le Diable n’existe pas, sur l’horreur de la peine de mort, ont déjà convaincu les amoureux de cinéma que l’Iranien était bien un cinéaste majeur, d’abord pour son talent de réalisateur et pas uniquement pour le choix de ses sujets polémiques. Mettons tout de suite les choses au point : ce n’est pas l’importance indéniable du propos ni le combat essentiel du réalisateur, qui rendent le film nécessaire. C’est d’abord comme œuvre cinématographique que « Les graines du figuier sauvage » méritent tous les éloges.
Mais revenons au SOS que je lance aux distributeurs. Au nom du succès que mériterait ce genre de films, cessez de fusiller les critiques en choisissant des titres (certes poétiques) totalement contre-productifs. De toute façon, les cinéphiles savent que le cinéma de Rasoulof est désormais incontournable. Mais pourquoi priver le grand public d’une telle merveille en agitant un drapeau rouge sur l’affiche. Exemple : soit un cinéphile (appelons le « Pingoo ») qui reste marqué des jours après la vision du film ; soit un camarade du cinéphile, qui, voulant se faire une toile pose la question « Qu’est-ce qu’il y a à voir au cinéma en ce moment ? ». Déjà, il est rare qu’on vous pose la question, car le camarade garde un souvenir douloureux du dernier film que vous lui avez conseillé (un Bela Tarr, imaginons), il vous pose la question et la regrette à peine la phrase terminée… Et le cinéphile de répondre : « Les Graines du figuier sauvage, ça dure trois heures, c’est iranien, presque un huis-clos et… ». Au mot « sauvage », votre interlocuteur a fui (la scène de 10 mn d’épluchage de patates du Bela Tarr lui est revenu en tête), il se méfie déjà de vous, alors… « Les graines du figuier sauvage » dont le titre résonne comme un sketch des Inconnus, autant lui dire que vous avez la gale et votre camarade va voir Wolverine vs Deadpool. Il a tort, vous le savez, mais c’est trop tard. Être cinéphile équivaut parfois à se promener avec une clochette au pied comme un lépreux au moyen âge : vous êtes la dernière personne au monde avec qui on veut discuter. Ainsi, combien de films, sublimes sont morts nés, assassinés par des titres suicidaires : Le Poirier sauvage, L’odeur de la papaye verte, Le Songe de la lumière, Khroustaliov ma voiture… Tous ces grands films qui agitent la clochette à la simple évocation du titre et qui en rend la promotion impossible. Plutôt que Les graines, pourquoi pas Starkiller, Starfighter ou Killfighter ((bref, un truc un peu plus accrocheur) ?. « Tu ne sais pas quoi voir ce week-end ? Et bien il y a Killfighter, c’est iranien, ça dure trois heures, c’est presque un huis-clos et…

En septembre 2022, Mahsa Amini, étudiante iranienne de la minorité kurde, était assassinée par la police de la république islamique. S’ensuivit (et le mouvement continue dans l’indifférence des médias occidentaux), des heurts, des « émeutes », opposant des jeunes filles voulant retirer leur voile symbole d’oppression, aux policiers et gardiens de la révolution, qui tirèrent à vue sur les étudiantes désarmées. Iman, nouveau juge d’instruction, père de deux jeunes filles, prend ses fonctions dans ce contexte, alors que se multiplient les arrestations arbitraires et les condamnations à mort expéditives. Malgré les efforts de sa femme, la révolte touchera le foyer.
De cette révolte que le gouvernement tente de mater à coup de tabassages, meurtres, viols, pendaisons, le cinéaste iranien, lui-même en prison au moment du drame, a tiré une métaphore impressionnante, un faux huis clos, qui concentre dans une famille la lutte qui déchire l’Iran, le combat pour la liberté des femmes, la chute du patriarcat et de la théocratie. Le choix de la quasi unité de lieu obéit d’abord à une contrainte : le film a été tourné en secret, sans l’aval des autorités (les tournages de rue étaient donc impossibles). La caméra se situe donc essentiellement dans l’intimité de l’appartement bourgeois du juge d’instruction ou dans une voiture – les seuls endroits où la femme peut exister véritablement. Loin du regard des hommes bien entendu. Le microcosme familial reflètera ainsi les évènements qui restent pour l’essentiel Hors-Champ. Rare incursion hors du « cocon » : l’administration où le nouveau juge d’instruction travaille et notamment dans un couloir qui reviendra régulièrement dans le film, intrigant, voire absurde dans une mise en scène dont on ne sait si elle est réelle ou le produit de l’esprit malade d’Iman. Devant chaque bureau, les photos grandeurs natures et cartonnés d’hommes (militaire, religieux, fonctionnaire), tous la main sur le cœur, étrange galerie Grévin où le patriarcat est figé, à l’image d’une société caricaturale, ridicule et pourtant inquiétante.
Autre idée lumineuse qui nous permet de mesurer encore à quel point l’art naît de la contrainte (tous les clichés ne sont pas vains) : l’utilisation des images provenant des réseaux sociaux, dont certaines sont devenues « virales », des téléphones portables, pour montrer les images des manifestations et de ses sanglantes répressions. Le contraste entre le confort relatif et illusoire de l’appartement et la rue ensanglantée par le sang des jeunes iraniennes est saisissant et donne à la révolte des jeunes filles face à leur mère, puis leur père, une force véritablement révolutionnaire. Il ne s’agit pas de la simple prise de conscience d’enfants privilégiées, mais d’une véritable révolte, face à une « dictature de velours » que tout le monde acceptait, jusqu’à que la mort de Mahsa Amini réveille la jeunesse.

Suivant la lente descente aux enfers d’un père se transformant en menace, la métaphore de la famille permet de comprendre comment la dictature religieuse arrive à se faire accepter : le pays se donne l’illusion de la modernité, les jeunes filles ont un téléphone portable, passent leur temps (comme tant de jeunes du monde entier) scotchées devant leur écran. Mais le système est vite débordé par la modernité : le téléphone mobile permet de filmer, de montrer la réalité cachée de la dictature islamique. Les images des réseaux sociaux sont d’autant mieux intégrées à l’ensemble de l’œuvre que, pour éviter de se faire remarquer, le directeur de la photo a opté pour une lumière « naturelle », jouant sur les objectifs pour éviter les contraintes de lourdes lumières artificielles.
Comme Jafar Panahi filmait (malgré l’interdiction) avec son téléphone, la modernité, le progrès menacent l’ordre établi. Rasoulof filme le paradoxe d’un pays où les jeunes filles sont coupées physiquement du monde (même à l’extérieur, elles sont cachées sous le voile) et n’ont finalement rien d’autre à faire qu’à regarder leur portable où défilent les images d’un monde en révolte, d’une modernité impossible, de la lutte pour la fin de la théocratie.
Le cinéma iranien avait réussi à contourner les interdits par la force du Hors Champs (Abbas Kiarostami étant un maître du genre), le XXIème siècle n’a plus ces pudeurs de gazelles quand il s’agit de montrer l’horreur de la théocratie, le smartphone montre ce qui est interdit de montrer, ce que les informations iraniennes tentent de minimiser ou de discréditer. Bien à l’aise dans son cocon, la mère, qui craint surtout pour son mari et son confort, refuse de croire ses filles, le retour à la réalité en sera d’autant plus violent.
Si la métaphore du foyer comme représentation du régime iranien fonctionne, c’est d’abord parce que Rasoulof ne cherche pas la démonstration scolaire, – nous ne sommes pas chez Ken Loach – ; ici les personnages existent et sont ambigus. Hitchcock aurait dit qu’un film est réussi si le « méchant » est réussi. C’est d’autant plus le cas ici, qu’on a peine à voir dans Iman, bon père de famille, mari aimant et fonctionnaire honnête symbole de la méritocratie, un fou de dieu. Sa lente descente aux enfers, qui le transformera petit à petit de père un peu dépassé à version iranienne du Jack Torrance de Shining, navre avant d’effrayer. Forcé de céder à la corruption ambiante, le brave homme épris de justice envoie les jeunes à la potence, sans véritable raison, au « simple » nom de « l’ordre ». On retrouve ici les deux thèmes au cœur des films du cinéaste : la corruption d’un pays qui pousse un homme à choisir entre sa dignité et sa vie sociale ; et la peine de mort et la fuite en avant d’un gouvernement aux abois. Les graines du figuier sauvage est le film somme, le film cerveau d’un cinéaste qui, ayant quitté l’Iran, devra maintenant se réinventer. Iman est un faible qui accepte de devenir un rouage de la machine infernale. Le spectateur le plaint avant de le craindre. Personnage passif, sans envergure, influençable, il émeut d’abord quand on voit la culpabilité le ronger. Petit à petit humilié par sa propre fille qui ose s’opposer à lui, Iman devient Cronos dévorant ses propres enfants par peur de voir son règne prendre fin. Rasoulof filme cette transformation avec une grande subtilité : le personnage est petit à petit isolé, là où les deux filles et la mère se retrouvent souvent dans le même cadre. Même dans les scènes de confrontation, Iman est de plus en plus cadré à part. Il n’apparait bientôt que la nuit, pendant que les filles dorment. Un ogre malgré lui ? Pas vraiment. Chaque personnage sera amené à faire un choix : sa famille ou son « honneur », ses filles ou l’état policier qui rappelle la Stasi par sa volonté d’espionner chacun au cœur de son intimité. Iman se révèle plus qu’il ne se transforme, hors de question de remettre en question son statut. Le bon père de famille qui a assuré un certain confort à ses filles redoute plus que tout le changement. Entre la république islamique d’Iran et sa famille, il choisira…
Ce sont évidemment les femmes du foyer qui sont le moteur du film, là encore si la métaphore est évidente, le cinéaste a l’intelligence de ne pas réduire ses personnages à des symboles. Le film bouleverse car les actrices nous bouleversent. D’abord loin des stéréotypes que l’on pourrait avoir sur les femmes iraniennes, le spectateur peut être déconcerté par le contraste entre l’évidente modernité des personnages, la banalité de certaines situations (une mère épile les sourcils de sa fille) vite contredit par un brutal retour à la réalité de la théocratie patriarcale. Se teindre les cheveux ? Une folie, presque une insulte à sa famille ! Sortir sans voile, c’est sortir nue, c’est insulter la religion, les traditions. C’est menacer la tranquillité du cocon. La couleur est une menace dans ce monde grisâtre où les femmes se couvrent d’un voile noir pour être « décente ». La seule couleur chaude sera le rouge du sang sur le voile d’une étudiante.

Comme Mahsa Amini, les deux sœurs (Rezvan l’ainée et Sana la cadette) n’ont pas vocation à devenir des martyres, mais vouloir être libre suffit à faire d’elles les héroïnes. Par la force de l’habitude, elles semblent s’accommoder de cette prison dorée. Dans l’intimité du foyer, si les deux sœurs ressemblent à des millions de jeunes filles, la tension est partout et l’on sent que la situation peut déraper. Le destin des filles est tracé. Il est celui de leur mère, il est celui de toutes les femmes iraniennes : quand elles cesseront de vivre pour un père, elles pourront vivre pour un mari. Elles n’existeront jamais pour elles-mêmes, à l’image de Najmeh, la mère, tiraillée entre son amour pour ses enfants et son devoir envers son mari. La révolte est donc une menace. L’épouse seule connaît le monstre que le spectateur ne soupçonnait même pas tandis qu’elle le craint plus qu’elle ne lui est attachée.
Souvent cadrée au milieu de ses filles, elle est celle qui fait le lien entre la réalité et le monde idéal. Elle est la gardienne du mensonge que le réalisateur nous montre comme le résultat de décennies de mépris des femmes. Conditionnée à tout faire pour préserver la réputation de son mari et de son confort bourgeois dont on sent que cela lui permet de justifier cette existence par procuration.
La durée du film (presque trois heures) se justifient totalement, notamment grâce au montage qui se concentre sur l’essentiel d’un récit qui ne patine jamais. Ainsi nous pouvons voir évoluer les personnages sombrer petit à petit dans la peur et la paranoïa. La tension ne lâche jamais le spectateur qui assiste au délitement du foyer. L’appartement, refuge artificiel, apparaît de scène en scène pour ce qu’il est réellement : une prison où le père fait régner la terreur. Le huis-clos emprunte au thriller, le danger vient de l’intérieur. Pour Iman, dans sa paranoïa, les femmes, ses filles puis son épouse deviennent des suspects dont il lui faut se méfier, reproduisant ainsi l’attitude de l’Etat vis-à-vis de sa jeunesse. Ironiquement, tandis que le père lutte contre « l’ennemi intérieur » au service d’un complot international (« Ils veulent nous détruire » hurle pavlovement Iman, sans bien sûr être capable de mettre un nom sur ce « il »). Face à cette paranoïa, les trois femmes voient celui qui est sensé les protéger devenir fou, dangereux. La famille ne protège pas. Au contraire, c’est du fondement de la famille que vient la menace. Dans ce monde aliéné, les rapports humains deviennent des rapports de force. Le régime iranien a créé un univers où ne subsiste que la peur, entre les citoyens et l’état, au sein des foyers. La brillante chronique sociale tourne à la tragédie. On s’en doutait, Tchekhov a toujours raison : le village troglodyte apparu mystérieusement au début du film reviendra comme le révolver. Là aussi, c’était inévitable. La tragédie doit se clore sur une immense scène, déserte, un labyrinthe où la menace est partout. Voilà ce qu’est devenu un des berceaux de la civilisation : un monde d’un autre temps, incertain, effrayant, comme si ce village abandonné, là aussi filmé en lumière naturelle pour ne pas attirer l’attention, n’était en fait que le miroir de l’appartement, débarrassé du mensonge…
Ce film magistral, dans sa forme autant que sur le fond, nous rappelle que rien n’est terminé alors que la révolte de la jeunesse iranienne menace de sombrer dans l’indifférence. Devant les dernières images, on se prend à espérer que Woody Allen avait tort et que, oui, parfois l’art pourrait changer quelque chose.
LES GRAINES DU FIGUIER SAUVAGE – Iran (2h48) – Un film écrit et réalisé par Mohamad Rasoulof – Directeur de la photographie : Pooyan Aghababaei -Montage : Andrew Bird – Décor : Amir Panahifar – Avec : Soheila Golestani, Masha Rostami, Setareh Maleki, Misagh Zare, Niousha Akhshi
– Mahsa Amini (2000 – 2022) –
