Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Gros plan à grand-angle
Travaillant à nouveau en bibliothèque, je tape ces mots assis dans un fauteuil à côté de la fenêtre. Sur le cadre extérieur de celle-ci, je vois une minuscule araignée en train de ficeler une proie aussi infime qu’elle. Plus loin il y a une pelouse, un banc à l’ombre où une dame prend le frais, de nombreux arbres grands et petits, une plate-bande au soleil avec ses fleurs jaunes, blanches et roses, un belvédère, des sentiers goudronnés, la rue et des voitures qui passent et, de l’autre côté, d’énormes bâtiments en briques devant lesquels, sur un immense mât, les drapeaux du pays et de l’état claquent au vent. Tout ce paysage paraît carrément gigantesque à côté de la petite araignée. La disparité est d’autant plus époustouflante quand je pense qu’au-delà des bâtiments en briques… quelque part… se trouve l’Arabie saoudite.
Énergie verte
Le papillon jaune entre dans notre champ de vision, danse au travers des branches touffues et se pose délicatement sur une toute petite feuille, déployant ses panneaux solaires.
Hasard objectif
Un jour de janvier passé je feuilletais un dictionnaire des symboles auquel je n’avais pas touché depuis des lustres. Au hasard, je suis tombé sur l’entrée « papillon », où j’ai appris que pour les Aztèques ces beaux insectes symbolisaient « l’âme ou le souffle de la vie expiré par les mourants ». En lisant ces mots, j’ai pensé au long soupir profond qu’avait laissé échapper ma mère peu avant de trépasser, puis je me suis rappelé l’image du papillon bleu sur un panneau à côté de la porte de la chambre d’hôpital où elle était morte, et puis je me suis rendu compte que de cela il y avait exactement un mois ce jour-là.
Mon côté rationnel me dit que ce sont de simples coïncidences, mais une autre partie de moi se demande si ce n’est pas plus que cela.
La tombe de Rita Hayworth
Simple plaque en bronze, à l’inscription minimale, dans un coin propret mais retiré du cimetière. Sans fleurs ni décorations, aucun époux ou membre de famille enterré à côté. Isolée pour ainsi dire.
Si étrange, l’idée que la dépouille de cette personne admirée et fêtée dans le monde entier, dont l’image n’a pas cessé de se diffuser depuis bientôt 100 ans, ait pu finir ainsi seulette et à l’écart, ici.
Je repense à « Ozymandias » de Shelley.
Aloneness
Lorsque j’ai rencontré ce mot pour la première fois, il était juxtaposé à loneliness. Si je me rappelle bien, il évoque la satisfaction que l’on peut ressentir en étant seul, par opposition au sentiment de manque émotionnel ou physique qu’implique son quasi-synonyme.
Il n’est pas nécessaire de relever les aspects positifs d’aloneness, pas plus que ceux négatifs de loneliness – ils sont évidents. Ce que je voudrais dire, c’est que, pour moi, les deux semblent s’être confondus : ma solitude est animée simultanément par des sentiments de contentement et de tristesse. Bien qu’à un moment donné l’un puisse prédominer, l’autre n’est jamais complètement absent ; à la fin il reviendra à une alternance régulière avec son contraire, peut-être même le dépassera-t-il temporairement.
Il en résulte qu’il m’est difficile de me sentir à l’unisson avec moi-même ; il y a toujours une autre note qui sonne à un intervalle de distance. L’harmonie qu’elles forment sera consonante ou dissonante selon le cas, mais elle ne sera jamais constante : comme la marée, elle est toujours en mouvement.
Peut-être que ce que je ressens, moi, c’est plutôt aloneliness.
Rêvassante beauté
J’ai parfois l’impression – comme ce matin, où je suis au frais chez moi, les fenêtres fermées et les stores baissés, alors que par ce dimanche ensoleillé il y a du monde dans les rues, aux cafés et aux restaurants, à la plage et aux parcs, profitant du beau temps en compagnie de leur famille et/ou de leurs amis – que je me prive de ce que l’univers a de beau à offrir pour rester seul dans la pénombre de mon appartement, rêvassant et écrivant des choses qui n’intéresseront forcément que peu de gens, mais en fait je suis bien content de gaspiller ainsi ma vie.