Dans Beautés de l’éphémère, Pierre Zaoui ne fait pas que s’intéresser aux bulles de savon, à leur histoire, à leurs significations théologiques ou philosophiques. La bulle de savon y est le support d’une réflexion éthique, elle est le moyen d’une valorisation de l’enfance comme point de vue éthique.

Dans cette apologie, Pierre Zaoui met en place une inversion de la valeur habituellement reconnue à la bulle de savon, ou plutôt de son absence de valeur. La bulle de savon est a priori sans caractéristique lui permettant d’être reconnue comme un objet philosophique, moral, éthique d’importance. Elle n’est pas non plus l’objet d’un souci particulier de l’humanité ou révélatrice d’une signification conséquente. Sur le plan ontologique, la bulle de savon ne semble pas être à considérer : elle est un quasi-rien – un peu d’eau, de savon, de l’air, du vide, et une existence plus qu’éphémère. Sa valeur sociale et économique paraît également nulle : n’importe qui peut en produire sans dépenser d’argent. Quel que soit le domaine considéré, la bulle de savon paraît se situer au dernier échelon de la hiérarchie, sans importance, presque sans réalité. Il s’agit pourtant pour l’auteur de développer une réflexion dont le centre est la bulle de savon, qui est par là non seulement valorisée mais qui est aussi le moyen par lequel une série de renversements deviennent possibles dans l’ordre de la philosophie et de l’éthique.
Les bulles de savon ont déjà été prises comme un objet de réflexion par des philosophes, des théologiens, des moralistes, un objet annexe permettant d’illustrer la réflexion. La bulle de savon a été l’objet de discours l’assimilant à un symbole de la vie humaine, de son caractère éphémère, de la vanité des biens, des choses, de l’existence. Elle est présente, dans certaines toiles, à côté des attributs habituels des « vanités ». Symbole de l’inconstance, de l’apparence, elle est aussi, par là même, dévalorisée d’une façon nouvelle : elle n’est plus le symbole de la vanité de la vie humaine mais celui de toute apparence, de tout ce qui n’est qu’apparence, d’un point de vue moral mais aussi ontologique.
Comprise en ce sens, et paradoxalement, la bulle de savon peut pourtant être l’expression d’une certaine sagesse : savoir que l’existence est vaine, que les apparences ne sont pas la réalité, affirmation de la nature éphémère et finalement trompeuse de tout ou presque.

Pierre Zaoui analyse finement les facettes diverses de cette compréhension plurielle, montrant comment les significations attribuées à la bulle de savon impliquent à chaque fois un sens de l’existence, un mode de vie, une vision du monde. Par là, il exprime également comment la bulle de savon n’a pas de sens en elle-même, comment elle est une sorte d’objet = X permettant une production de sens dans la mesure où, justement, elle ne possède pas de signification fixe, ou en tout cas dans la mesure où sa signification n’est peut-être pas reconnue. Beautés de l’éphémère est aussi une réflexion sur le sens, sur la condition de sa production, sens aussi précaire qu’une bulle de savon.
De fait, la gravité du point de vue qui structure la signification de la bulle dans le discours de la vanité peut être inversée, fortement allégée si on considère un autre point de vue qui est celui de l’enfance. L’enfant qui crée des bulles de savon n’exprime pas la vanité de la vie ou des choses mais s’émerveille de sa création autant que de sa nature éphémère, il se réjouit du fait que la bulle se forme et s’envole comme du fait qu’elle éclate et disparaît presque aussitôt.
Les caractéristiques de la bulle mises en avant dans la logique de la vanité sont ici reprises et réorientées en vue d’une autre signification qui concerne le désir et la valorisation d’un désir par définition éphémère et aérien : « Autrement dit, la bulle de savon, c’est le désir tout court, car tout désir n’est en sa vérité que vain désir. Tout désir en effet est vain dans sa vérité : vide de sens, vide d’appui, vide de raison, et même vide d’objet. Il ne tient que par lui-même dans un suspens dont non seulement il ignore l’origine et la finalité, mais dont en vérité il se moque : aucun désir n’a besoin de savoir pourquoi il désire pour désirer sinon un désir qui s’éteint ».

Le livre développe alors une analyse du désir qui serait un chant pour le désir, une valorisation du désir compris comme naissance du désir non encore saisi par les contraintes du réel, par les exigences de la vie sociale ou simplement quotidienne : un désir sans pourquoi, sans objet défini, élévation d’un désir impliquant sa nature flottante, son absence d’identité solide et fixe, son silence dans le langage – un quasi rien qui pourtant émerveille et occupe tout l’espace du corps, de la conscience, du monde. Un changement de perspective – ici, celle de l’enfant, de l’enfance – fait apparaître une autre signification de la bulle de savon autant que du désir, mais aussi un autre mode de vie, un autre rapport au désir. Le livre de Pierre Zaoui est un livre d’éthique, une éthique pensée à partir d’une logique perspectiviste (à la manière, par exemple, de Nietzsche) qui inclut la logique d’un sens flottant, nomade.
L’imperfection ontologique de la bulle de savon est parfaite dans son expression de ce qu’est le désir et de ce qu’est une vie possible selon ce désir défini par la notion de « pauvreté » (quasi rien de la bulle, quasi-absence de l’objet du désir, quasi-impossibilité de le saisir comme une chose posée devant soi, etc.). Elle est tout autant parfaite pour exprimer un nouveau type de rapport au monde : « d’autres manières d’habiter : sans racine, sans habitat pérenne, sans structure stable, affirmant d’un même mouvement la fragilité d’un sol flottant et le besoin d’un enveloppement protecteur – un microcosme clos dans le macrocosme illimité, un abri dans l’Ouvert ». Là encore, la réflexion de Pierre Zaoui est éthique, dessinant les contours d’une représentation du monde et du rapport au monde à partir de la fragilité, de la pauvreté de la bulle : le monde est pensé comme la surface fragile de la bulle, à partir de la fragilité de ce qui la soutient (de l’air, du vide), comme un existant éphémère, auquel se rapporter avec précaution, instable.
Il ne s’agit pas pour Pierre Zaoui de sauter d’un sujet à l’autre (la bulle, le désir, le monde) comme du coq à l’âne, mais de développer une pensée-bulle, une pensée dont l’image serait la bulle de savon, d’écrire des chapitres dont chacun serait la création d’une nouvelle bulle de savon, ou un livre qui serait tout entier une telle bulle existant selon sa nature flottante, éphémère, nomade. Cette pensée favorise les métamorphoses du sens, la nature nomade de son objet, mais aussi un effort pour dépasser, ou peut-être oublier, les dualismes.

À l’image de la bulle de savon dont le sens est tantôt ceci et tantôt cela, tantôt telle définition et tantôt son inverse, le livre est à la fois analyse d’œuvres picturales, commentaire de la Bible, développement de l’idée de vanité et renversement de cette idée, exploration d’une éthique à partir de la philosophie comme à partir de l’enfance, réflexion sur le don, sur la mort, etc. Ce n’est pas seulement le sens de la bulle de savon qui est nomade, c’est cette bulle elle-même qui contracte des caractéristiques qui semblent incompatibles : quasi rien qui existe, extrême fragilité qui persiste, rotondité et imperfection ontologique, etc. Ce livre de Pierre Zaoui se veut à l’image de la bulle de savon, parcourant son propre espace nomade, déployant la puissance de ce nomadisme, de l’éphémérité.
Cette pensée est celle de l’enfance, et le livre est un livre-enfant. De fait, si l’enfance, la perspective de l’enfance peuvent être valorisées à travers le livre (« Tout l’enseignement des bulles de savon, et ainsi de l’enfance »), c’est cette valorisation qui clôt celui-ci, tout le sérieux et toute la légèreté de l’enfance. Là encore, sans doute, s’agit-il d’un renversement des valeurs, l’enfance étant ce quasi-rien qui devient la perspective à l’intérieur de laquelle, ou par laquelle, se composent un nouveau rapport au monde, un nouveau rapport à la pensée, un nouveau rapport éthique à la vie. La réflexion de Pierre Zaoui sur les bulles de savon trace les lignes d’un vitalisme caractérisé par le nomadisme, l’éphémérité, la fragilité, l’intérêt pour ce qui nait plus que pour les finalités – et leur répétition selon une durée la plus longue possible mais dont nous savons qu’elle aura une fin.
Pierre Zaoui, Beautés de l’éphémère – Apologie des bulles de savon, éditions du Seuil, mars 2024, 176 pages, 19€.