C’est ici que cela a eu lieu – que cela aura lieu, à nouveau – que tout se rejouera – toujours – comme une bande passante que l’on se plait à rembobiner indéfiniment – pour écouter les voix fantômes – ces bruits blancs, ces souvenirs qui, comme les lucioles, gardent leurs scintillements pour défier l’obscurité des nuits sans lunes.
Telle une bouée luminescente, la première chose que l’on voit, c’est cette voiture dont les contours sûrs se détourent pour défier les mouvances de la pénombre où nous nous précipitons. Un bel engin à la splendeur dévoyée par la poussière des années indifférentes, immobile dans son luxe défait, ce faste abandonné. L’éclat de sa carrosserie autrefois rutilante, luisant comme l’éclair d’un phare pour guider les pas du somnambule éperdu en prévision du crépuscule à venir.
C’est ainsi qu’elle apparaît, qu’elle se donne à voir – cette forme blanche, cette machine émouvante, presque vivante comme la Christine de King – une créature méphitique, tapie dans le crépuscule des forêts attendant que l’ombre ou la nuit abolisse les lisières du jour pour nous dévorer.
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme
qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »
(Lamartine, Harmonies poétiques et religieuses)
Nulle résistance. Le spectateur sait, comprend, anticipe déjà la nécessité d’apprivoiser la bête. Et c’est, étourdis par le crépuscule que, tels des sacrifiés volontaires, nous progressons vers la belle endormie – cette créature aux pieds de laquelle, dans un élan de résilience, nous déposons notre tête et notre corps humbles de toute réticence.
La bête comprend et, à notre approche, ouvre une gueule métallique qu’elle referme avec pudeur sur nos corps complaisants.
Dans les entrailles hospitalières de l’habitacle, comme l’on ferme subrepticement les yeux, c’est le spectre olfactif des corps qui, planant tout autour, nous enrôle dans son histoire chuchotée. Tout semble vouloir parler, s’agripper à nous pour demander séance : dans ses plis, le cuir du volant recèle l’ouvrage des mains, l’étreinte répétitive des phalanges agrippées à l’assaut de routes nombreuses et innommables. Chaque siège porte en ses vallons de tissus l’écho olfactif des peaux engoncées, les réminiscences brumeuses de parfums délaissés. De même, dans ce paysage aux reliefs organiques, chaque tronçon de couture, détaille des chenaux cicatriciels où, par flaques éparses, semble encore stagner la sudation de tous ces corps, ceux des amants noctambules, éreintés par l’étreinte et le désir de leurs amours hâtifs, faisant communier leur souffle en une rosée dont l’habitacle tout entier semble s’être abreuvé.
Ainsi, tout est là, encore, en elle – à l’intérieur de ce ventre d’acier pourtant vide, inerte, abandonné jusqu’ici par les vivants. Attendant. Sa patience lascive mâtinée de survivance. Et comme la jeune prétendante dont le désir et l’attente aurait scellé les yeux de fatigue, elle se tient pourtant prête, parée pour la nuit et la rencontre. Son cœur mûr pour une énième nuit de chasse.
Comme délogé de sa torpeur métallique par un savant rouage que l’éclat d’un jeton mordoré aurait actionné, l’habitacle tout entier semble parcouru d’un frisson. Ainsi ramené à la vie nocturne, le ventre de l’attraction se pare pour rassurer les complices somnambules qu’elle porte maintenant en son sein, les berçant de sa course folle.
Ainsi, impuissants mais confiants, nous regardons droit devant, à travers le pare-brise, hypnotisés par cet écran de projection qui, dressé comme une menace accidentelle de la rencontre, s’ouvre en cinérama – un grand mur de neige aveuglante : un horizon luminescent vers lequel foncer pour s’écraser dans la splendeur. Comme on plisse les yeux face à la menace du grandiose, c’est dans un battement de paupière qu’apparaît cette première image : celle d’une route lasse, qui défile, lancinante, pareille au ruban noir étirant la bande magnétique d’une cassette audio. Une rivière sombre se déroulant, s’écoulant comme les méandres des eaux impavides du fleuve Léthé, sur laquelle nous guide la voix du passeur, dans un dernier conte – ce dernier récit pour la route avant l’oubli.
« Des histoires, rien d’autre… » (Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde)
Mais avant que la voix ne vienne enfin, comme si la radio avait soudainement capté une fréquence interdite ou une onde fantôme, le souffle qui surgit du poste radio comme un acouphène, un bruit blanc ou un regret, suspend le temps. C’est finalement de là que viendront ces voix, ces échos, ces chuchotements, ces réminiscences de chansons, tissées comme une partition fantomatique qui, liant les mots des morts à la voix des vivants – les mots de Jean-Luc Lagarce auxquels s’entremêlent ceux de Jean-Luc Terrade – composeront une litanie vertigineuse pour nous donner à entendre, sinon comprendre, le rabâchement d’une vie, de ces vies passées consumées par ce grand feu d’hésitation qu’elles furent. Ainsi nous ne sommes plus seuls – quelque chose est là – c’est certain maintenant. Le verbe érigé en flambeau pour apprivoiser les ténèbres, le passeur nous tend la main pour que nous cheminions dans la nuit à sa suite. Bercé, par cette oscillation temporelle constante, faisant se chevaucher les voix et les époques dans une juste communion – étourdissante de vérité intimiste et de sincérité absolue.
Si l’on en croit les légendes – celles rapportées par la mythologie ou les récits des marins aventureux – si le chant des sirènes conduit l’homme à sa perte, c’est qu’au-delà de son harmonie enchanteresse et séductrice, sa mélodie recèlerait un savoir immémorial. Une sagesse si pure et si grande, qu’elle entrouvrirait un abîme vertigineux dans lequel se ruer, volontairement, sincèrement, comme happé, saisi par une terrifiante beauté.
C’est ainsi que l’on se laisse guider, bercer, conduire vers cet ailleurs. Ce quelque part qui n’a presque plus aucune importance, mais vers lequel on avance avec confiance, la main tendue à la rencontre des ténèbres.
Je l’avais écrit – je l’écrirai peut-être encore à nouveau – mais j’ai toujours aimé rouler de nuit, droit vers l’ombre. Déjà enfant, une habitude prise lorsque réclamant la nuit, mes parents me plaçaient sur le siège arrière de la voiture et parcouraient plusieurs kilomètres pour me bercer. Le bruit de la route au-dessous, au loin dans l’ombre les scintillements de toutes ces vies, ces phares perdus comme les yeux nyctalopes d’un animal nocturne détourés de l’obscurité m’étourdissant avant de m’endormir.
C’est cette impression que je retrouve, cet appel lointain : celui des limbes – cet endroit incertain que l’on nomme, que l’on voudrait nommer le dépays : cet embarquement pour une destination qui n’a aucune importance, outre celle de la route et de l’ombre, ce mystère du déplacement comme un retour d’où l’on vient : cet endroit de la nuit où nous attendent impatients nos frères de mélancolie. Ce pays lointain – presque incertain, fantasmé comme un rêve éveillé.
« Et parfois je me sens impuissant, inutile, dans l’incapacité de tout, restant là, à ne rien pouvoir faire – faire ou dire » (Jean-Luc Lagarce, Du Luxe et de L’impuissance)
Ce sont les premiers mots, les premiers échos, et ceux-ci pourraient tout aussi bien être les derniers, de ceux qui nous restent pour tenter de traduire – dire ou nommer – l’indicible de ce qui reste après la fulgurance d’une nuit blanche, de cette nuit d’errance et de solitude à travers l’espace et les heures. Des heures insomniaques où les souvenirs, tels des animaux nocturnes, se ruent sur nous pour nous dévorer. Nous laissant là, étendus sur le bas-côté, confiant à la lumière du jour, le soin de nous rassembler, de nous bercer de sa voix lancinante, rassurante comme une main tendue – celle de mes parents, m’appelant, me rassurant et qui, défaisant le corps de ses mauvais rêves, murmure encore : ça ira.
Du luxe et de l’impuissance, Jean-Luc Terrade et Karina Ketz. Textes de Jean-Luc Lagarce (Éditions Les Solitaires Intempestifs)
