Récits d’enquête (2) : Remigiusz Ryziński (Foucault à Varsovie)

Remigiusz Ryziński, Foucault à Varsovie © éditions Globe

Après Foucault en Californie, Foucault à Varsovie. Une série sans Martine mais une manière de redécouvrir un penseur majeur du côté d’une biographie aux épisodes souvent obscurs, mis en lumière par ces deux enquêtes. Michel Foucault auteur devient personnage, chaque fois étudié sous l’angle d’un lieu. Dans Foucault à Varsovie qui vient de paraître aux éditions Globe, Remigiusz Ryziński (spécialiste des questions de genre et des queer studies) tente de démêler ce qui a eu lieu alors que Foucault se trouvait dans la capitale polonaise. Nous sommes en 1958, il vient d’être nommé directeur du Centre de civilisation française au sein de l’université de Varsovie et il termine sa thèse qui deviendra Histoire de la folie à l’âge classique lorsqu’il est expulsé du pays.

Le passage de Foucault à Varsovie est un mystère. On sait seulement qu’il y finit sa thèse commencée à Oslo, qu’il y rencontre un certain Jurek, qu’il devra écourter son séjour, sans doute en raison un scandale diplomatique en lien à son homosexualité. Ce Jurek a sans doute été poussé dans ses bras par la police politique. C’est peu et ce court séjour (octobre 1958-mi 1959) « semble n’être qu’une légende ». Remigiusz Ryziński se lance à la recherche de Foucault en Pologne, il tente (longtemps en vain) de le retrouver dans les dossiers de l’université comme de la police (il lui manque un mot clé qu’il finira par trouver), il interroge des témoins de l’époque, dont un certain Waldek qui infiltra la communauté homosexuelle de Varsovie pour la police et coucha une fois avec Foucault et d’autres tout aussi téléguidés par le régime polonais et dont les témoignages sont parfois contradictoires.

Les témoins parlent, ils confient ce qu’ils savent à l’auteur qui chaque fois s’évertue à recouper ces récits par des faits et des documents, il rencontre Daniel Defert à Paris qui lui ouvre ses archives. Rares sont les traces factuelles, demeurent des noms dans un carnet rouge, des figures du milieu homosexuel de Varsovie dans les années 50-60 qui sont venues à Paris et fréquentaient Barthes ou Foucault. Mais il ne faudrait surtout pas idéaliser cette époque, très dure. Les meurtres et suicides étaient légion. La police faisait des descentes très brutales dans les bars, toilettes publiques (« véritables temples du plaisir de la Pologne communiste »), urinoirs (dits « champignons » ou « boîtes de conserve »),  et saunas connus pour être des lieux de rencontres gay. Des dossiers étaient tenus par des indics infiltrés, « de véritables albums de famille » bourrés d’informations personnelles destinées à analyser l’homosexualité comme une maladie et à faire des études de cas. « Exactement comme dans la théorie de Foucault : seule la chose décrite existe pleinement. Il n’y avait pas de fous jusqu’à ce que quelqu’un les nomme et les décrive comme tels ».

C’est donc une époque que raconte Remigiusz Ryziński sous l’angle d’une ville et de ses mœurs, de son argot. Trouver la place qu’occupait Foucault est plus complexe, ce qui est paradoxal puisque ni qu’il ne faisait pas mystère de son homosexualité, qu’il considérait comme « une affaire politique ». Mais rien ne filtre de ce qu’il fit à Varsovie, « au grand soleil têtu de la liberté polonaise », rien n’explique son départ soudain, « dans la disgrâce ». Les homosexuels étrangers étaient-ils considérés par le gouvernement polonais comme des « ennemis de la nation » ? Remigiusz Ryziński écrit depuis le manque de traces, des « on ignore », « on ne peut que supposer », des conditionnels. Il cite les éléments factuels permettant de reconstituer un contexte (prix des billets de train ou de bus, des menus dans les restaurants), articule chaque chapitre à une citation de l’Histoire de la folie à l’âge classique que Foucault était en train de rédiger, montrant que le mot folie peut être remplacé par celui d’homosexualité. C’est une même Histoire d’exclusion et manière, pour Foucault puis pour Remigiusz Ryziński, de tenter de « cerner ce qui échappe au savoir, ce qui est l’anti-savoir même », de mener « une archéologie du silence ».

Foucault écrivait dans le dernier paragraphe de présentation d’Histoire de la folie qu’il y a « quelque chose » d’une « présence » de ses « amis polonais » « dans ces pages ». Remigiusz Ryziński les restitue, les raconte. Il nous entraîne dans les espaces disparus de « la vie des pédales » (formule de l’un de ses témoins), un quartier qui était aussi le « cœur intellectuel de Varsovie », une rue (celle dans laquelle logeait Foucault) qui était « la plus importante pour les tapettes », poursuit Lulla : « Je n’embellis pas, je n’invente rien. Je te raconte juste comment c’était ». Peu à peu, du manque et de l’absence, surgit le plein, entre récit permis par ces reconstitutions du contexte et témoignages de tous ceux que rencontre Remigiusz Ryziński : « La mémoire n’est qu’imagination », l’enquête permet le récit. Tout a disparu : la Varsovie homosexuelle et ses lieux phares — « ils ont tout liquidé, le capitalisme est arrivé et tout ça a pris fin » — le Foucault de ces années qui rencontre Daniel Defert peu après son retour de Pologne et s’installe rue de Vaugirard dans un appartement à la « vue ouverte sur le ciel » dont ils feront l’espace radiant de l’amitié politique. Bien sûr, il aurait fallu alors « noter, consigner, sauvegarder ». Mais Foucault et ses amis polonais ont préféré vivre, écrire autre chose. C’était une époque où, comme le dit le père de Stefan apprenant l’homosexualité de son fils, il valait mieux faire attention à ce que « les gens ne regardent pas trop à l’intérieur de tes vêtements pour voir l’étiquette ». Remigiusz Ryziński, lui, dévoile cet envers politique, il retrouve l’histoire de Foucault et de Jurek, Defert raconte aussi ce qu’il sait. C’est vrai et infiniment romanesque, parce que politique.

Remigiusz Ryziński, Foucault à Varsovie, traduit du polonais par Margot Carlier, éditions Globe, février 2024, 336 p., 23 €