Le titre le dit : ce sont les odeurs qui appellent, celles-ci sont actives (« c’est une présence qui visite »). Les odeurs ne sont pas seulement perçues, elles agissent sur le corps et l’esprit. C’est cette action ou activité des odeurs qu’explore et déplie Ryoko Sekiguchi. L’Appel des odeurs est aussi un livre dans lequel les odeurs impliquent des mondes inédits, un rapport au monde singulier par lequel le monde est transformé.

S’il est question des odeurs, il est aussi, effectivement, question du monde. Ryoko Sekiguchi développe dans ce livre le rapport au monde que les odeurs appellent. Ce parti pris est d’autant plus singulier que si nous savons que les odeurs font partie du monde, nous n’avons d’ordinaire pas conscience que les odeurs peuvent permettre de repenser notre rapport au monde et la représentation de celui-ci. Les odeurs, leur nature volatile, leur quasi-immatérialité, ne sont-elles pas parmi les choses les plus insignifiantes, les moins remarquables, les moins consistantes du monde ? Dans L’Appel des odeurs, celles-ci sont pourtant porteuses d’une perspective singulière sur le monde puisqu’elles l’ouvrent à la pluralité – la pluralité des odeurs, sans doute (dès le titre, il s’agit des odeurs, non de l’odeur), mais d’abord la pluralité du monde lui-même.
Si celui-ci nous apparaît homogène, constitué d’identités fixes et globales, les odeurs permettent au contraire des différenciations fines, une pluralisation de ce qui apparaît spontanément compact, unifié : « les imprimeries et les ateliers de reliure sentaient plus fort à certains moments qu’à d’autres » ; « elle était de ceux qui peuvent distinguer les différents parfums de l’encre, du papier, et même de la colle utilisée pour la reliure des livres ». Ici, une bibliothèque ou une librairie ne sont pas qu’un ensemble de livres, la bibliothèque n’est plus une, les livres ne sont plus simplement des objets qui entrent dans la même catégorie (le livre) : la bibliothèque devient un ensemble d’odeurs différentes, les livres se distinguent entre eux en fonction des odeurs que chacun dégage. Là où est perçu en bloc homogène, monolithique, les odeurs introduisent du pluriel, du discontinu, de l’hétérogène. Chaque objet devient singulier en même temps que de nouvelles relations s’établissent : par son odeur, tel livre se rapproche de la terre, tel autre des fleurs de chèvrefeuille, d’un jardin.
Par les odeurs, par la perspective des odeurs, l’unité et la synthèse produites par la perception sont défaites. C’est autre chose qui est alors perçu, d’autres objets, d’autres relations entre les objets. Le monde en est transformé ou révélé : la pluralité qu’il est et que nous n’avions pas perçue se découvre par un autre sens que la vue, à savoir l’odorat. Dans le livre de Ryoko Sekiguchi est valorisé ce sens d’habitude peu considéré, cette valorisation mettant au jour ce qu’implique la vue, la valorisation commune de la vue – à savoir la synthèse, l’unité, la reconnaissance facile, l’existence d’objets définis – ,comme elle permet une décomposition du rapport au monde basé sur la vue et du monde tel qu’il est par là représenté. L’appel des odeurs est un livre où le monde se métamorphose, où c’est un autre monde qui est appelé, comme il est un livre qui appelle une transformation de ceux et celles qui sont dans ce monde, pour un autre rapport au monde. La globalité s’effondre, les identités établies s’effacent.
Ceci se vérifie d’autant plus que, dans L’appel des odeurs, chacune de celles-ci implique un monde fait d’autres choses : images, sensations, pensées, souvenirs, perceptions, etc. Du fait de cette logique de l’implication, l’écriture de Ryoko Sekiguchi montre une dimension radicalement proustienne : ouvrir la sensation, la déplier, parcourir ce qui est en elle bien que n’étant pas immédiatement perçu. Comme dans l’œuvre de Proust, L’appel des odeurs s’efforce de dépasser les limites habituelles de la perception et de la sensation pour faire exister la multiplicité qui est en chacune d’elles, chacune impliquant un monde. C’est cette pluralité des mondes qui est traversée par le livre – chacun de ces mondes étant inséparable d’une dimension très subjective puisque chacun est conditionné par l’histoire de l’individu, par la mémoire, le souvenir, le désir, la conscience, le corps, etc. Lorsque l’odorat disparaît, ce sont ces mondes qui s’éteignent, et lorsque les odeurs, au contraire, peuvent persister et agir, ce sont ces mondes qui se mettent à flotter, à s’étendre, à vivre. Le livre est construit selon cette logique des mondes qui se refusent ou se déploient, portant en eux, à chaque fois, telles images, tel désir, tel rêve, telles possibilités, telle conscience débordée, telle limite ou telle ouverture.
Cette logique de l’odeur intéresse l’écriture : parce que la pluralité des mondes donne un objet nouveau à l’écriture ; parce que, perturbant l’ordre habituel du monde et du rapport au monde, l’odeur problématise le langage, la langue, l’écriture. Comment écrire cette pluralité, la faire exister par les mots ? Comment ne pas réintroduire les unités admises, les identités reconnues, dans une écriture dont l’objet échappe à celles-ci ? Comment éviter que la langue, par sa logique commune, ne recouvre ce qui contrarie ou nie cette logique ? Comment éviter que la dimension globalisante et générale des mots ne rate ce qui est volatil, presque insaisissable, singulier ? L’odeur pose un problème au sens, à la signification, comme elle pose un problème aux découpages du monde sur lesquels la pensée et la perception reposent – qu’elles participent à produire – mais aussi la langue. Dans L’appel des odeurs, l’écriture, le livre, le mot sont omniprésents – l’écriture, le livre, ici, ne pouvant pas faire l’économie d’un questionnement radical sur leur propre possibilité.
Le parti pris de Ryoko Sekiguchi est de faire de l’odeur le principe de son écriture et du livre : tout devient aussi flottant qu’une odeur, tout est imprégné de la logique de la pluralité, de la recomposition des rapports. Le livre est construit en une série de courts chapitres, chacun étant divisé en deux : un récit suivi d’un ensemble de notes, de remarques ou réflexions, et de questions. Par là, déjà, le livre existe comme un ensemble pluriel, multiple, non assignable à un genre, une série de textes agencés ensemble bien que différents dans leur nature. Les récits sont brefs, commencent de manière abrupte et se terminent tout aussi abruptement, sans conclusion véritable, en tout cas sans résolution ou synthèse finale. Du sens s’est développé, est apparu et a disparu (« Le monde est fait de ces odeurs qui sans cesse viennent à naître et à disparaître »). Les récits apparaissent comme des ensembles vagues, s’affirmant comme éphémères, évanescents. Et leur contenu, parfois volontiers proche du fantastique, les rend d’autant moins facilement saisissables : des maisons se rendent visite la nuit ; une femme se trouve entre deux réalités bien distinctes ; le temps se décompose et ses dimensions se mêlent ; des femmes se rencontrent réellement dans leurs rêves et se font à manger ; une femme sans identité ne possède que, tour à tour, celles de ses parfums ; les odeurs sont des voix ; etc. Des réalités fantomatiques voient le jour et tout devient plus ou moins fantomatique, nuageux. De manière générale, les récits développent un monde étrange traversé de transformations, de métamorphoses, de devenirs parfois minimes, pourtant déterminants.
Les personnages, de fait, ne sont généralement pas nommés – échappant donc en partie au langage – et le personnage principal de chaque récit, en plus de l’odeur, de telle odeur, est une femme sans autre dénomination que le pronom « elle ». Chaque récit est centré sur « elle », ce qui produirait une forme d’unité. Cependant, ce personnage féminin n’est pas le même d’un chapitre à l’autre : les lieux, les activités, les pays, les villes, les situations changent. « Elle » est comme un nuage se défaisant, s’effilochant, « elle » est un ensemble de variations, une série de différences : entre une identité et une autre, entre son existence et la négation de cette existence, ici et ailleurs, elle et autre chose qu’elle, formée et déformée par le mouvement incessant du devenir – devenant, en un sens, elle-même une odeur volatile, échappant à la main, aux contours imposés par la vue, impliquant en elle une multitude de mondes (chaque récit est un de ces mondes).
Dans les annotations volontiers éparses qui suivent chaque récit, les affirmations sont mêlées à des citations qui ne sont pas attribuées – là encore, un processus par lequel les voix sont abstraites des corps, deviennent des réalités d’air, flottant sur la page. On peut y lire également de nombreuses questions. L’usage que Ryoko Sekiguchi fait de la question, du questionnement, est étrange et ouvre une dimension dans le langage : la question établit la possibilité de rapports souvent surprenants et presque illogiques (« La distance a-t-elle une odeur ? ») ; la question affirme des possibilités mais sans résolution (puisqu’il n’y a jamais de réponse). L’usage inhabituel qui est fait ici de la question vient du fait qu’aucune réponse n’est donnée et, certainement, n’est attendue. La question suspend ce qui est, les choses existantes, les relations existantes, au profit de possibles qui ne se referment pas en une réponse qui exclurait un certain nombre de ces possibles : l’ensemble des possibles demeure, l’ouverture de la question à l’ensemble des possibles qu’elle implique, ouverture qui est autant une ouverture de l’Être. La question est le régime du langage lorsqu’il est envahi par le principe de l’odeur, lorsque le langage devient odeur : le sens est suspendu, les définitions s’effacent, les rapports logiques répétés dans la langue se défont. N’existe que du sens à peine présent, à peine formé, un immatériel qui échappe à l’identité, à la clôture sur soi – le langage devient nuage ou odeur.

Il s’agit dans ce livre de répondre à l’appel des odeurs. Il ne s’agit pas seulement de constater que les odeurs existent mais de répondre à leur appel, c’est-à-dire de réaliser dans l’écriture ce que les odeurs demandent, disent – puisque les odeurs parlent, même si leur langage est muet. Les odeurs sont actives, et lorsqu’elles appellent, c’est de leur puissance qu’il s’agit. C’est ce que fait ici Ryoko Sekiguchi : répondre à l’appel des odeurs, faire se déployer dans le livre la puissance de l’odeur, ce qu’elle implique comme chaos pour l’esprit, pour le corps, pour le monde – ce qu’elle implique comme possibilités de configurations nouvelles pour l’esprit et le corps et le monde.
Ryoko Sekiguchi, L’Appel des odeurs, éditions P.O.L, février 2024, 272 p., 20 € — Lire un extrait