Dans un monde abîmé par l’être humain, comment donner à entendre les voix du vivant ? Comment écrire une Terre où l’espoir réside en d’autres êtres, en d’autres sensibilités que les nôtres ? A quoi tient notre perception des non-humains ?
Ce sont ces questions fondamentales que soulève Rousse ou Les beaux habitants de l’univers. En suivant l’exode d’une jeune renarde qui quitte sa forêt décimée par la sécheresse et s’en va découvrir le monde, Denis Infante ne se contente pas d’écrire un roman d’apprentissage. Il y parvient, bien sûr, car Rousse va grandir au long du voyage, faire des rencontres et apprendre… On pense à ce propos au chef-d’œuvre de Richard Adams, Watership Down (1972), qui narre les aventures d’un groupe de lièvres déterminé à fonder une garenne sur une terre promise, loin au-delà des forêts et des rivières, surtout lorsqu’on a une taille de lièvre… De la même façon, l’exode de Rousse nous apparaît à travers ses yeux, en fonction de sa propre compréhension de ce qui l’entoure. Elle parcourt un milieu désenchanté, pollué et asséché, où ne restent de notre passage que quelques vestiges de « farcaille » rouillée et de longs os blancs sur le sol, mais un milieu qui déborde de vie.
Pour autant, ce n’est pas là que réside le grand intérêt de ce bref roman, mais dans son apport à une littérature du vivant qui émerge peu à peu, riche en trouvailles linguistiques et en procédés narratifs, en parallèle des études de sciences sociales et de philosophie sur la « Nature » qui éclosent en librairie depuis quelques années.
Si Rousse nous interpelle, c’est d’abord parce qu’elle possède une voix singulière, assez forte pour donner au texte sa forme et son originalité :
Quand pâle lueur du jour dispersa enfin ombres et terreurs de profonde nuit, Rousse, après avoir senti position du soleil invisible sous épaisses frondaisons, reprit sa traversée vers lointaines, inimaginables montagnes. Elle chemina longtemps ventre vide et gorge en feu. Faim était gêne, soif supplice.
La langue de la jeune renarde ne s’embarrasse pas de déterminants, elle va droit aux sensations, à la fois brute et imagée. Le déterminant, dans la langue française, est ce qui permet de parler d’un nom en fonction de sa proximité ou non avec le locuteur. Les articles sont soit définis (le, la, les), soit indéfinis (un, une, des). Ici, leur absence creuse un trou au cœur de la signification. Comment Rousse appréhende-t-elle les ombres de la nuit ? Les voit-elle fréquemment ou est-ce la première fois ? Qu’en est-il du soleil ? Des épaisses frondaisons ? En a-t-elle peur ? Est-elle intriguée ? En nous privant de cette information qui qualifie la relation entre la renarde et les éléments qui l’entourent, Denis Infante propulse le lecteur dans une expérience sensorielle directe, au plus proche de celle de l’animal.
En effet, la façon dont l’animal habite le monde se caractérise par le mouvement permanent, la fuite, la nécessité d’être furtif pour rester en sécurité. Jean-Christophe Bailly a ainsi montré dans « Le Visible et le caché » comment ce que nous percevons des animaux sauvages dans leur milieu naturel est une « vibration » au lieu d’être une « image » d’eux. Le territoire est d’abord une surface arpentée. Il n’y a que sur les animaux domestiques ou en captivité que nous posons un regard direct et décomplexé, exempt de mystère. Dans le cas de Rousse, le mouvement est une marche en avant, d’abord pour échapper à la sécheresse, avant qu’elle ne se change en une recherche métaphysique qui n’est, alors, plus celle d’un animal :
Rousse voulait apprendre. Rousse voulait connaître et découvrir. Elle avait beaucoup réfléchi sur rive de Grand Fleuve. Atteindre neiges éternelles, trouver territoire opulent lui importait moins que de parcourir terres et espaces. Que rencontrer vivants inconnus, contrées nouvelles, feuilles d’autre vert et autre forme que jamais ses yeux n’avaient vues.
Ce sont là des sentiments humains, que nous pouvons connaître, et de cette ambivalence naît le trouble. Denis Infante se situe ainsi dans une problématique assez commune chez les écrivains qui ne se résolvent pas à considérer qu’une histoire ne concerne que des bipèdes : s’il est impossible de se placer du point de vue d’un non-humain, l’un des défis de la littérature est de traduire tout de même cette impossibilité sémantique. Autrement dit, on ne pourra jamais savoir ce que ressentent un oiseau ou un dauphin, puisque leur expérience corporelle nous est interdite, qu’ils sont ce que Baptiste Morizot nomme des « aliens » (car leur étrangeté nous est inaltérable), mais il faut quand même essayer. C’est dans cette contradiction entre impossibilité et tentative désespérée de traduire que la littérature se tient, acceptant l’échec initial afin de chercher à approcher, quand même, ces comportements et ces langues inconnues.
Dans Rousse, la traduction de l’expérience sensorielle vécue par la jeune renarde se dévoile à travers cette voix brute qui la rapproche de ce qui serait une perception animiste du langage. David Abram explique, dans Comment la terre s’est tue, en quoi la langue est directement liée à la puissance évocatrice du vivant. Notre façon de nous exprimer, y compris à l’écrit, dépend de conventions symboliques (le mot « renard » ne ressemble pas à un renard). Pourtant, à l’origine l’alphabet est une transcription par signes d’une réalité vécue. Chez certains peuples animistes, ce lien entre le langage et le monde est toujours actif, il participe d’une perception de l’autre quel qu’il soit, animal, plante ou caillou, comme étant vivant et avec qui on peut entretenir des relations : « Si le langage est toujours, en profondeur, vibration physique et sensorielle, il ne peut jamais être séparé une fois pour toutes de l’expressivité évidente des chants d’oiseau ou du pouvoir évocateur du hurlement des loups au milieu de la nuit » écrit David Abram. Le caractère expressif des choses tient chez les peuples animistes de la synesthésie : tous les sens sont en éveil, capables de lire, de décrypter le milieu dans ce qui, en lui, ne s’arrête pas de vibrer.
De façon similaire, Rousse est un livre qui, par sa langue, réactive les signes dévolus à tous les animaux. Dans la triade des signes de Charles S. Peirce, celui-ci distingue l’icône (l’image en tant que telle), l’indice (un rapport de contiguïté avec l’image, exemple : la fumée pour le feu) et le symbole (détaché du réel au profit d’une convention). L’icône et l’indice sont des signes partagés par tous les vivants, au contraire du symbole, qui est une représentation purement humaine. Les peuples animistes laissent souvent plus de place à l’icône et à l’indice que les Occidentaux (on peut lire à ce propos l’essai stimulant d’Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts).
La littérature du vivant, elle, se saisit déjà de cette possibilité de mieux percevoir, de mieux entrer en relation avec les vivants offerte par les signes. A travers la langue, Denis Infante modifie la relation que le personnage tisse avec le réel. Ce faisant, il nous plonge dans un bain de signes plus vaste, plus riche en termes d’émotions partagées. Si Rousse nous émeut, c’est parce qu’elle est à la fois différente et proche de nous. Ses réactions face aux attaques de prédateurs, au manque d’eau ou devant le spectacle de désolation qui se joue devant ses yeux nous paraissent plausibles, elles emportent notre adhésion de lecteur. Mais attention, contrairement à la tradition des fables dans lesquelles l’animal n’est qu’une allégorie, cette fois la renarde ne parle pas comme nous ; c’est nous qui parlons un peu moins loin d’elle.
Le procédé qui nous lie à elle, à sa perception du monde, est d’autant plus fort qu’il concerne un renard, animal peu considéré, longtemps classé parmi les nuisibles. On se souvient que son nom lui vient d’un patronyme, Renart, personnage rusé et manipulateur du Roman éponyme du Moyen Age. Le renard est un « troisième animal », il fait partie de ceux que Pierre Michon nomme dans La Grande Beune les « fuyards crépusculaires », ces animaux sauvages qui suscitent l’inquiétude ou l’effroi parce qu’ils se situent du côté des prédateurs. Ils vivent dans les marges, « entourés d’ombres et de mystère » note Julie Delfour dans la trilogie qu’elle leur consacre. Le renard chasse sur les mêmes terres que l’humain. Il ne se soumet pas, nous le craignons et le ressentons à la fois pour cela, comme le loup et l’ours.
Mais Rousse arpente un monde dont nous sommes absents. Elle ne craint rien de notre part. Elle avance, apprend, enfante, raisonne, fait sienne la vision socratique de la vie entendue comme apprentissage. Elle se fait créatrice :
J’ai accompli ce que même Noirciel qui est Maître, qui sait, disait impossible. Je suis à présent maîtresse de ma vie. Mon esprit s’est ouvert. Je sais. Je comprends paroles de vieux corbeau. Sage. Sentencieux. Mots disent, mots racontent, mots expliquent. Mots inventent univers.
C’est l’un des enjeux de la littérature du vivant que de montrer comment les animaux ne se contentent pas d’habiter un territoire mais l’innervent, le « secrètent » écrit même Anne Simon, spécialiste de la « zoopoétique ». On relève dans cette mention que fait Rousse de l’univers une référence au sous-titre du roman, « les beaux habitants de l’univers », dont on pourrait craindre à première vue la naïveté si on ignorait que l’expression vient de Giono. Sous la plume de l’écrivain, les vivants ne sont jamais idéalisés, ils se présentent dans leur naturalité de bête, dans leur complexité, soumis ou violents, à la fois désirés et redoutés. Leur beauté tient à leur vivacité, à leur capacité à s’adapter et à façonner un avenir là où il n’y en a plus.
En se situant du côté des fictions postapocalyptiques, mais pas de celles qui ne voient que la technologie et la destruction comme finitudes, Denis Infante montre ainsi, dans la veine d’Ursula Le Guin ou d’Alain Damasio, que la richesse et l’avenir de ce monde ne se résument pas à notre présence.
Denis Infante, Rousse ou Les beaux habitants de l’univers, éditions Tristram, 2024, 16,50 euros.