Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett publiés tout au long de l’année 2024.
Je me rends compte
que je mène actuellement la vie que je m’étais imaginée il y a plusieurs années, sauf qu’à présent je veux autre chose.
Jour de l’an
Promenade cet après-midi sur les falaises au nord de Santa Monica. Pas mal de monde qui se balade en ce premier jour de l’année. Bribes de conversations en farsi, en russe, en coréen, en espagnol, même en anglais. Le sentier des falaises étant suffisamment élevé par rapport au niveau de la mer, les vagues qui déferlent en bas ne font qu’un léger bruissement. Ou est-ce la circulation sur la PCH ? Le bruit d’un hélicoptère de la police qui survole la plage. Parmi les maisons qui font face au sable : celle où John Lennon a passé une partie de son lost weekend au début des années 70.
Au sud : la jetée de Santa Monica, et plus loin : la péninsule de Palos Verdes. Entre les deux : des pétroliers, une poignée de bateaux de plaisance, très peu de surfeurs. Des avions décollant de LAX, survolant l’océan. Au loin, la silhouette ténue de Catalina, à quelques 29 miles de la côte.
Quelque part entre l’île et le continent, un tremblement de terre s’est produit à 8h27 ce matin – il m’a secoué alors que je prenais mon café. Je me demande : était-ce un écho du violent séisme survenu au Japon neuf heures plus tôt ?
En regardant la mer, j’imagine un tsunami qui fonce vers la côte. Il s’écrase contre la terre, engloutit la plage et les maisons, traverse aussitôt l’autoroute puis remonte les falaises, s’emparant de moi, me submergeant, m’emportant avec lui.
(Une pensée pour ma mère, Marie Bennett, qui pour la première fois depuis 1937 n’est pas là pour accueillir le nouvel an.)
Un souvenir
Invité à dîner chez « El Hajj », ainsi appelé par ses amis pour le taquiner : il avait toujours voulu faire le pèlerinage mais n’en avait jamais eu les moyens.
Son appartement dans la médina de Fès est minuscule, environ 15m2. On est quatre – l’hôte, deux étudiants et moi – à tremper notre pain dans une petite casserole de byesar.
À un moment donné la conversation porte sur les disparités économiques et El Hajj explique que si les choses sont ainsi, c’est que dieu le veut.
– S’il n’y avait que des riches au monde, qui ferait le travail ?
Ces textes
Je les ai entrepris pour plusieurs raisons : j’avais envie d’écrire mais je n’avais pas de sujet précis à aborder (je suis « entre deux livres ») ; je savourais les crônicas de Clarice Lispector et je voulais m’essayer à quelque chose de similaire ; je pensais que cela m’obligerait à écrire régulièrement et me mènerait peut-être à mon prochain projet ; je me suis même demandé si les textes inspirés par CL ne seraient pas eux-mêmes le prochain projet.
Je voulais également que ces pièces soient différentes de ce que j’avais écrit auparavant, donc : pas de « poésie », pas de base conceptuelle, pas de préoccupations formelles ou structurelles manifestes, pas de citations ou de notes de bas de page, etc. Tout aussi important et atypique pour moi : j’aimerais pouvoir aborder l’émotionnel, le personnel, le quotidien en plus du culturel, du littéraire, du socio-politique, etc., et j’aimerais le faire ouvertement mais sans exhibitionnisme, simplement et sans détour. On verra si j’y arriverai et si le lecteur le supportera.