L’escalier dans sa forme la plus attendue déroule un parcours, roulant par nature. Il propose à celui qui l’emprunte des différences de degré. Ce sont certes les mêmes marches, mais prises à une autre altitude. Et il est possible, comme Bohr le dira à Einstein, à propos d’un coucou suisse qui rappelle le tournebroche de Klee, que la hauteur n’est pas rien, qu’elle fracasse le temps en autant de différences capables de le fissurer.
L’escalier d’Escher, peut-être, nous place devant le paradoxe qui nous fait tourner sans savoir si l’on monte ou descend cette ritournelle sans fin. Mais ce n’est pas pour autant un éternel retour du même si chaque palier se différenciait en étages autrement infléchis, se prolongeait selon différents niveaux d’actualisation, souvent effondrés, au carrelage dézingué comme les propose la série que leur consacre Frédéric Dupré.
Un arbre pourrait les traverser et y tresser ses branches, une bifurcation végétale, une poussée qui se mue progressivement en autant de seuils « scalaires » suivant l’étagement de différents couloirs. Des différences de moments se produisent, sur une même vis qu’on peut monter ou descendre comme si la durée n’était plus seulement successive mais offrait un éventail de parcours qui ne traversent pas un même monde, ni les mêmes strates, ni les mêmes principes de répartition. Les rencontres n’y produisent nulle association semblable.
On le voit en premier lieu dans l’œuvre de Rembrandt, Philosophe en méditation, dont le sujet principal consiste en un énorme escalier qui semble constituer l’affaire de la philosophie, sa chose même. En effet, c’est le long de l’escalier que se produit un mouvement nous permettant de quitter le degré de courbure caractéristique de notre monde habituel. Et dans l’esprit de Rembrandt, cette ascension conduit vers un tout autre degré de lumière, d’autres intensités, d’autres topologies. Ce n’est pas seulement le motif de l’élévation qui se présente à nous sous ce rapport, et Rembrandt ne semble pas se satisfaire d’un monde aspiré vers la clarté, obéissant généralement au seul souci de la transcendance. Son genre est le clair-obscur, une ronde de nuit, et jamais la lumière ne se pensera sans l’ombre qu’elle découpe.
Ce qui caractérise cet escalier dont Dupré retrouve quelques pistes, ce sont des dispositions par dalles discrètes, par coupure et décrochage opposés à la continuité de la rampe ou encore du moyeu qui en forme l’intégrale lissée. La rampe n’offre jamais le profil découpé des marches. D’un côté les marches se succèdent comme des nombres finis, de l’autre le moyeu se courbe comme une ligne infinie et spiralée. Et le philosophe se situe évidemment dans un tel échange, tantôt monte, tantôt descend par degrés le long de cette vis qui capte une lumière autrement infléchie à chaque niveau, une autre répartition du clair et de l’obscur.
Comment alors se déplacer sur une telle multiplicité, à la fois discrète par ses marches et continue par sa rampe torsadée en formant un S dans l’espace comme fera l’intégrale de Leibniz ? C’est en tout cas un tel escalier qui vient fendre l’espace de Frédéric Dupré. Et le dallage subit une torsion en fonction de la traversée de cette vis qui s’élève, disjoignant chaque motif par un joint variable. Tous les dessins de cette période en tout cas accueillent une rupture d’assemblage, une ligne torsadée autour de laquelle les dalles vont se distendre ou se heurter, au point d’abolir tout fondement, de fissurer le sol selon un maillage dont les joins bifurquent ostensiblement.

Ce qui n’est pas sans rappeler une autre expérience de l’escalier, l’épisode d’une montée pénible dans le roman Ubik. Celle d’un personnage de Philip K. Dick nommé Runciter s’efforçant de gravir des marches de plus en plus distantes, qui s’effritent dans une terrible distorsion du temps. Une asymptote dont l’escalade ne parvient à absorber l’infini, tout étant relancé à chaque marche. Au point que la durée s’allonge à chaque étage de l’ascension et que l’horizon recule au fil de la progression. Cette diagonale de l’effort constitue le motif central du travail de Frédéric Dupré autour de cette thématique qui rend impraticable la continuité de l’espace. Une curieuse distorsion qui vient délayer l’étendue et, degré par degré, nous confronter à un autre monde, à un autre niveau d’action, à un feuillet sur lequel ne seront pas convoquées les mêmes facultés ni la même organisation de la pensée.
On pourra noter sans doute un voisinage avec l’escalier de Duchamp qui vient découper les phases de l’action, le parcours qui en marque la descente, dans la décomposition du temps et la dispersion de l’espace. Le corps que Duchamp visualise par tranches semble se diluer dans l’étendue et y tracer des empreintes dont le spectre ne se distingue plus de l’organisme qui subit la pente de cette descente aux enfers. Où situer le personnage qui se dilue ainsi dans le mouvement ? Comment établir la différence des doubles et retrouver sous les spectres de l’image en mouvement le corps individuel ? On ne sait pas si se dégagent de cet ensemble un principe d’identité, un point central, une figure capable de se distinguer de ses échos. C’est tout le bloc de mouvement qui se dilue dans cet espace de phases sans privilège particulier pour l’une des étapes.
La spectralité devient ainsi visible par elle-même et compromet notre habitude de localiser un corps. Au lieu de s’effacer, le mouvement entre dans la danse. C’est le champ qui fait tout. Et sous ce rapport, Frédéric Dupré multiplie ces blocs de devenir, en déjointe les orientations multiples par des lignes qui envahissent l’espace selon des directions et des dimensions aussi hétérogènes que les marches et le dallage qui s’y accrochent et s’y démultiplient.

Peut-être faudrait-il se rappeler pour une telle complexité le poème que Mallarmé consacre à Igitur. Pour autant qu’on se souvienne de la série des arbres qui préfigure celle des escaliers dans l’œuvre de Dupré. Igitur en effet forme le rêve de traverser toutes les failles du vivant en jetant ses dés sur l’escalier de l’univers, les étages de la Création. Difficile de citer les passages de ce poème tant chaque vers s’inscrit dans la chute dont chaque niveau marque une phase dans l’évolution de la matière et l’organisation du vivant : un mouvement minéral de construction qui suit l’effondrement central dont chaque seuil forme une hypostase, une organisation particulière des éléments. Cet ensemble complexe constitue l’essentiel de l’œuvre mallarméenne.
Et ce sont les dalles de Dupré dont le « noir et blanc », l’être dans le néant, viennent rejouer ce coup de dés jeté dans l’abime. C’est bien le long d’un escalier qu’Igitur va prendre son élan, figurer les éléments dans une métaphorisation de la Nature, l’escalier se muant en une spirale de molécules ou de cellules autrement emmanchées pour diversifier les lignes d’évolution de l’univers.


