On n’aime pas quand quelqu’un meurt. Et pourtant on ne le connaît pas ou si peu, autant que tous ceux qui ont lu et relu ses livres, ceux qui se sont habitués à ce vieux compagnonnage. On est triste, alors qu’au fond on ne sait rien de l’homme, on ne sait rien de ce qu’il a été, comment il a vécu et ressenti les choses qui ont été sa vie – ne connaissant que l’écrivain, même pas, pas l’écrivain, lui qui n’a presque jamais joué à être un écrivain, refusant le jeu médiatique qui accompagne aujourd’hui l’écriture – ne connaissant dès lors que les livres, les longs paysages rudes de ses livres, les crépuscules de ses nuits, et son verbe, la cadence de son verbe, on le connaissait par l’implacable cadence litanique de son verbe.

Combien de livres font encore événement — et sont des évènements vraiment littéraires, c’est-à-dire engagent un intérêt d’ordre littéraire ? Dire qu’on attendait Le Passager serait faux. Il serait plus juste de dire en fait qu’on ne l’attendait plus. Cette arlésienne allait certainement rejoindre la longue liste de ces projets pharaoniques et intrigants que la mort interrompt toujours, un de ces serpents de mer dont on avait fait le deuil, parce qu’on connait depuis le temps la littérature et sa manière vicieuse de nous hameçonner.