Des châteaux qui brûlent, d’Arno Bertina, met en scène l’occupation par les employés d’une usine d’abattage et de conditionnement de volailles. Ce conflit social particulier permet la perception comme à la loupe d’un monde qui est en lui-même conflictuel : le monde actuel du néolibéralisme qui implique l’antagonisme entre les intérêts, le rapport de force, la relation sociale comme guerre, avec ses vainqueurs, ses victimes, ses morts.

Godard, Notre musique

« Montrer trois triangles et dire qu’on est passé d’Euclide à l’Étoile de David (qui précédait Euclide du reste), c’est une pensée. Une pensée mise avec une autre pensée, dans un autre contexte, permet de porter un jugement, et de ne pas dire seulement « quel malheur », ou que sais-je… On peut approuver Madame Simone Veil quand elle dit, bien tard, que lorsqu’ils sont rentrés des camps de concentration, ils s’ennuyaient. C’est la vérité. Mais il a fallu cinquante ans pour qu’elle puisse le dire. Et après, on peut se demander, si on a l’esprit mal tourné comme moi : « Que faisiez-vous aux côtés de Maurice Papon dans le gouvernement de Giscard d’Estaing ? » C’est une question d’historien. Je ne peux pas lui en vouloir de ça. Moi-même, petit garçon, pendant la guerre, dans la famille, je notais sur une carte avec des petits drapeaux l’avance de l’armée allemande en Ukraine. Quand elle reculait, j’étais aussi malheureux que quand mon équipe de football était battue. Je ne connaissais rien, et après personne ne m’a dit. Je voyais ça comme des combats de chevaliers. »

Jean-Luc Godard

« Au tournant des années 80 et 90, un jeune universitaire, cinéphile et historien, fait des recherches sur un scénario perdu qu’un vieux cinéaste russe voulait tourner sur la Révolution française. Son enquête le conduit de Moscou à Paris, d’Arras à Barcelone, de Naples aux archives d’un studio de Hollywood, et jusqu’à Berlin au moment de la chute du mur. C’est dans la capitale allemande, quand l’Ouest se retrouve tout à coup seul et face à lui-même après la dissolution de l’Est, que l’histoire, menée comme un film d’espionnage, se nouerait. Peut-être. Car si en apparence l’Ouest a gagné, c’est au prix d’une étrange victoire. L’occident a envahi le pays de la fiction et volé le scénario de la Révolution parce qu’il ne sait plus quoi inventer. »

Christophe Pellet © Jean-Philippe Cazier

A l’occasion des représentations d’Eric von Stroheim au théâtre du Rond-Point, dans une mise en scène de Stanislas Nordey, rencontre avec le dramaturge et cinéaste Christophe Pellet pour un entretien où il est question, bien sûr, de théâtre et de cinéma, mais aussi du désir, de politique, de Bachelard, de l’image, de transgenre, des acteurs, de sexualité, de Racine et de fétichisme ou de l’importance d’inventer de nouveaux moyens de diffusion.

Mathieu Amalric et Julia Roy
Mathieu Amalric et Julia Roy

« Enter the Ghost », Hamlet

Je suis allée voir le dernier film de Benoît Jacquot, A jamais, parce que l’argument de la création et du deuil m’est cher. Parce que j’avais lu le très beau The Body Artist de Don DeLillo dont le film s’inspire. Mais aussi parce que Jacquot a été assistant à la réalisation dans de nombreux films de Marguerite Duras. Et puis parce que Duras lui a confié l’histoire du jeune aviateur anglais, ce jeune de vingt ans qui devient chez elle l’archétype de la jeunesse sacrifiée à la mort. Et encore parce que Jacquot a filmé l’écrivain tandis qu’elle parlait de l’écriture et que, de ces entretiens, est né l’un des plus beaux livres de Duras : Écrire. Nul doute en plus que ce recueil de textes est un testament d’Orphée, un de ces textes où la voix de la confidence devient un art poétique. A peine plus que deux ans avant sa mort, à peine sortie de l’expérience quasi fatale du coma, Duras confie à Jacquot l’étroit lien entre création et disparition, entre écrire et mourir.

capture-decran-2016-10-17-a-21-08-02

Depuis quelques jours, les critiques pleuvent sur l’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan : on exige que celui-ci regagne le périmètre clos qu’il n’aurait jamais dû quitter – celui de la chanson – pour que continue à exister inaltéré, pur, cet autre périmètre tout aussi clos que serait la littérature. Pour que la littérature existe, il faut que ce que fait Dylan ne soit pas de la littérature. La logique est celle, simpliste, de l’identité : si a est aussi b, alors il n’est plus lui-même, ne peut plus exister en tant que a. Les « pro » et les « anti » s’affrontent pour déterminer si Dylan est de la littérature ou si les deux sont contradictoires. La question telle qu’elle est posée ne me paraît pas très intéressante – et, étant donné son silence depuis que le prix Nobel lui a été attribué, sans doute n’intéresse-t-elle pas non plus Bob Dylan.

FID Marseille

Il en va d’un festival comme d’une institution. Il comporte ses cadres, ses règles, ses codes, ses figures et ses objets. Les objets d’un festival de cinéma, ce sont les films. La communication d’un festival s’appuie sur eux, ce qu’on en dit et ce qu’on ne dit pas, leur accueil ou leur condamnation. Le FID est un festival à visage humain où chacun sent, je crois, que des films impliqués dans le monde contemporain attendent qu’on se tienne à la hauteur de ses effets sur nous. C’est une institution et un espace politique – plus qu’un espace de sélection. J’ai donc quitté mes réflexions du moment pour entrer dans des questions de cinéma et des questions politiques.

Robert-Capa (DR)
Robert-Capa (DR)

Invitant son lecteur à l’étude psychanalytique d’une œuvre d’exception – celle de Léonard de Vinci – Freud écrit : « Lorsque la recherche médicale sur l’âme, qui d’ordinaire se contente d’un matériel humain médiocre, aborde l’un des Grands du genre humain, elle n’obéit pas pour autant aux motifs qui lui sont si fréquemment imputés par les profanes. Elle ne tend pas à ‘noircir ce qui rayonne, ni à traîner le sublime dans la poussière’ ; réduire la distance entre cette perfection-là et la déficience de ses objets habituels ne lui procure aucune satisfaction. Mais elle ne peut faire autrement que trouver digne d’être compris tout ce qui se peut reconnaître chez ces modèles, et elle estime qu’il n’est personne de si grand que ce lui soit une honte d’être soumis aux lois régissant avec une égale rigueur les conduites normales et morbides ». Autrement dit : tous les hommes, même les génies, ont été des bébés. Réduire la distance signifie alors pour le psychanalyste ne pas se laisser impressionner par l’exception et revenir aux débuts, dans l’enceinte formée par la mère et l’enfant.

Sophie et sa petite communauté aux bêtises inavouables
Sophie et sa petite communauté aux bêtises inavouables

« Il ne s’agit pas de tourner avec des enfants pour mieux les comprendre, il s’agit de filmer des enfants parce qu’on les aime » lançait François Truffaut, vibrant de justesse et de tendresse, dans Le Plaisir des yeux, l’un des ses ardents recueils d’articles critiques, au cœur duquel, revenant sur certains de ses films comme L’Argent de poche, le cinéaste s’interroge sur la manière dont les enfants doivent être représentés et employés à l’écran.